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Entre témoignage, engagement et rapports de force, les objectifs des candidatures écologistes aux élections présidentielles de 1974 à 2012

Au fil des années, les objectifs visés par la présentation d’un candidat écologiste à l’élection présidentielle ont considérablement évolué. Cet article cherche à livrer quelques éléments de réflexion sur ce point précis, sans prétendre esquisser une analyse détaillée des résultats électoraux des candidats écologistes aux présidentielles de 1974 à 2012 (qui exigerait de prendre en compte non seulement les pourcentages, mais aussi les nombres de suffrages obtenus).

dumont
En 1974, le but de l’Association des journalistes pour la nature et l’environnement (AJEPNE, devenue aujourd’hui JNE), des Amis de la Terre et d’autres associations qui font appel à l’agronome René Dumont pour être leur candidat à l’élection présidentielle est de profiter de la tribune offerte par la campagne électorale (alors égalitaire entre « grands » et « petits » candidats) pour porter auprès du grand public les idées de base de l’écologie. D’où le choix de présenter ce scientifique qui, sans être un « écolo » historique (il a longtemps défendu la « révolution verte » très critiquée pour ses conséquences sur l’environnement), a publié en 1973 un livre au titre évocateur, L’Utopie ou la mort (éditions Seuil), et a été invité dans plusieurs émissions télévisées pour le présenter. René Dumont s’est aussi imposé du fait du refus d’autres personnalités comme Théodore Monod ou Philippe Saint-Marc, contactées par les associations, et du fait que l’unique autre « candidat à la candidature » écologiste, Charles Loriant, défend les thèses contestées (et peu connues à l’époque au sein de la mouvance écologiste) du mouvement pour l’économie distributive, au sein duquel René Dumont a (pour la petite histoire) milité dans sa jeunesse (lire ici l’article de Dominique Allan-Michaud sur le revenu universel, dont Jacques Duboin, fondateur du mouvement pour l’économie distributive, fut l’un des pionniers ).

Le choix de René Dumont, défenseur historique des pays du « Sud » et auteur du classique L’Afrique noire est mal partie (éditions Seuil), a aussi le mérite de placer la candidature écologiste dans une perspective tiers-mondiste, et de se démarquer ainsi des clichés sur « l’environnement, luxe pour riches ». La candidature Dumont est donc une candidature de témoignage, qui lance l’alarme sur la pollution de l’air et de l’eau (l’image du prof au pull rouge buvant son verre d’eau est passée à la postérité), le risque nucléaire, la destruction de la nature, la pression démographique… Les solutions et les moyens de transition ne sont évoqués qu’en creux.

En 1981, à l’issue d’une élection primaire ouverte (une première en France, totalement oubliée par les commentateurs lorsque le Parti socialiste puis le parti Les Républicains adopteront cette formule), les partisans d’une nouvelle candidature de témoignage, regroupés autour de Philippe Lebreton, naturaliste réputé et collaborateur de la Gueule Ouverte sous le pseudonyme du Professeur Mollo-Mollo, sont battus de peu (et à l’issue d’un scrutin contesté) par ceux d’une candidature d’« engagement » qui ont choisi Brice Lalonde – alors figure de proue des Amis de la Terre – comme porte-drapeau. Tout en rappelant les grands thèmes de l’écologie, la campagne Lalonde se focalise sur les voies du changement, esquissées dans le programme Le Pouvoir de vivre publié par les éditions de la Surienne de Jean-Luc Burgunder, fondateur du magazine Ecologie. Mais son objectif est aussi de faire pression sur les deux candidats du second tour en plaçant au centre du débat un certain nombre de mesures d’urgence, applicables immédiatement par le futur élu. Le président Mitterrand en réalisera quelques-unes, comme la légalisation des radios libres ou l’abandon du camp militaire du Larzac et du projet de centrale nucléaire à Plogoff, mais enterrera la plus importante d’entre elles, à savoir un moratoire sur les centrales nucléaires, couplé avec l’organisation d’un grand débat public et contradictoire sur l’énergie. La démarche originale de Brice Lalonde a toutefois recueilli un certain intérêt chez les électeurs, puisqu’il triple presque son score par rapport à celui de René Dumont.

En 1988, la candidature d’Antoine Waechter, figure peu charismatique mais fin connaisseur des dossiers de protection de la nature et d’écologie planétaire, marque le retour à une démarche de « témoignage ». Le candidat des Verts (créés en 1984) obtient le même score que Lalonde sept ans auparavant, soit 3,88 %, malgré la concurrence de Pierre Juquin, porte-drapeau d’un mouvement où cohabitent d’anciens membres du PCF, des trotskistes, des écologistes et des inorganisés, qui obtient 2,1 % des voix.

A partir de 1995, les Verts, au sein desquels la tendance de « gauche » d’Yves Cochet et Dominique Voynet a supplanté celle menée par Antoine Waechter sur la ligne « ni droite ni gauche », cherchent surtout à « peser » lors des élections présidentielles afin d’obtenir un rapport de forces le plus favorable possible dans leurs négociations avec le Parti socialiste en vue de leur entrée au Parlement et au gouvernement (qui sera effective à l’issue des élections législatives de 1997). Les 3,31 % récoltés par Dominique Voynet à la présidentielle de 1995 joueront ainsi un rôle non négligeable dans son entrée au gouvernement deux ans plus tard.

En 2002, la volonté de « peser » marche paradoxalement trop bien, car, grâce au choix du très médiatique Noël Mamère, ancien présentateur de télévision qui fut l’élève de Jacques Ellul (et repêché en dépit de la victoire de son concurrent Alain Lipietz lors d’une élection primaire au sein des Verts), et malgré la candidature rivale de l’avocate Corinne Lepage, ancienne ministre de l’Environnement de Jacques Chirac (qui récolte 1,88 % des suffrages), les Verts obtiennent le meilleur score de l’histoire des candidatures écologistes : 5,33 %. Un bon résultat qui, s’additionnant aux suffrages obtenus par Jean-Pierre Chevènement et Christiane Taubira, a l’effet pervers de contribuer à empêcher le Premier ministre Lionel Jospin, candidat socialiste, d’accéder au second tour.
En 2007 et 2012, les motivations des candidatures de Dominique Voynet et Eva Joly ne sont guère comprises des électeurs, puisqu’elles obtiennent les scores modestes de 1,57 % pour l’une (José Bové ayant pour sa part recueilli 1,32 % des suffrages exprimés) et 2,31 % pour l’autre, alors que René Dumont avait déjà récolté 1,33 % des voix en 1974.

En 2012, la candidature de Nicolas Hulot, rejetée par EELV (Europe-Ecologie-les Verts) au profit de celle d’Eva Joly, aurait pourtant permis de réconcilier les traditions de « témoignage » (grâce à sa grande connaissance des enjeux planétaires de l’écologie) et d’ « engagement » (à travers sa défense des mesures du Pacte écologique signé par la plupart des candidats en 2007).

Laurent Samuel
Ancien animateur des campagnes de René Dumont en 1974 et de Brice Lalonde en 1981. Ancien responsable des Amis de la Terre. Vice-président des JNE. Secrétaire général du RME.

A lire sur le sujet : L’écologie à l’épreuve du pouvoir (Un avenir peint en vert pour la France ?) de Michel Sourrouille, éditions Sang de la Terre, 370 pages, 19 euros
http://biosphere.ouvaton.org/bibliotheque-2014-et/3147-2016-l-ecologie-a-l-epreuve-du-pouvoir-un-avenir-peint-en-vert-pour-la-france-de-michel-sourrouille

Hommage à Charlotte Paquet-Dumont

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HOMMAGE A CHARLOTTE PAQUET-DUMONT

jeudi 28 février 2013 18h30-20h
AgroParisTech, 16, rue Claude Bernard, 75005 Paris
amphithéâtre René Dumont

Charlotte Paquet-Dumont

C’est un émouvant hommage qui était rendu dans la soirée du 28 février 2013, dans l’amphithéâtre René Dumont de l’AgroParisTech, à Charlotte Paquet-Dumont, décédée au Québec le 6 janvier, et inhumée à Windsor le 10 janvier.

« Une amie de trente ans », c’est ainsi qu’allait débuter l’adieu public de Gisèle Chaleyat, après l’allocution d’ouverture de Marc Dufumier, président de la Nouvelle association pour la Fondation René Dumont dont tous les administrateurs étaient présents. Une allocution institutionnelle mais pas seulement, comme le seraient ensuite celles de Laurent Gervereau, directeur de la documentation et du patrimoine culturel de l’AgroParisTech, et de Dominique Allan Michaud, président du Réseau Mémoire de l’Environnement. Des images furent présentées de la veuve de René Dumont, avec et sans lui : images fixes avec un montage de photographies du Musée du Vivant ; images animées avec un extrait d’intervention à l’AgroParisTech, et avec un extrait d’entretien filmé pour le Réseau Mémoire de l’Environnement. Yves Contassot évoquera ses souvenirs de maire-adjoint de Paris chargé de l’environnement, faisant ajouter le nom de René Dumont au Jardin d’agronomie tropicale, et y inaugurant une stèle en compagnie de Charlotte Paquet-Dumont.

Des échanges avec la salle où la « famille écolo » était bien représentée, permirent d’entendre des souvenirs de Brice Lalonde et de Jean-Paul Besset. Le premier était de ceux qui sollicitèrent René Dumont pour l’élection présidentielle de 1974, le second serait plus tard son biographe. La modestie de Charlotte Paquet-Dumont était signalée, comme son humanité et son féminisme dont témoignera Anne Sastourné pour avoir fréquenté professionnellement le couple aux Editions du Seuil.

De la mouvance écologiste, le secrétaire national des Verts Pascal Durand tracera une esquisse œcuménique en guise de conclusion de son allocution finale, pour souligner la diversité des engagements sans les juger forcément incompatibles.

Pour prolonger cet hommage, nous donnons ci-après un texte du président du Réseau Mémoire de l’Environnement, où il développe les thèmes de son allocution du 28 février.

CHARLOTTE PAQUET-DUMONT ET LE RME
UNE HISTOIRE DE MEMOIRE

par Dominique ALLAN MICHAUD Président du RME

D’ABORD un nom sur des livres, c’est ce que fut pour moi comme pour beaucoup d’autres, Charlotte Paquet-Dumont ; et encore ces deux noms n’apparaissaient-ils pas réunis de la sorte. C’étaient des livres de René Dumont « avec la collaboration de Charlotte Paquet ». Un nom associé, donc, à tout un ensemble de réflexions comparant l’agronomie des pays riches et des pays pauvres, critiquant les excès du libéralisme réel et les échecs du socialisme rêvé, visant la crise écologique et les dangers notamment de la surpopulation sur une Terre limitée. C’étaient des livres, comme le dit bien un de leurs titres, désignant Les Raisons de la colère ; des réflexions documentées, argumentées, qui s’en prenaient aussi à la guerre, les seuls combats admissibles aux yeux des auteurs étant ceux contre la faim dans le monde, contre ce « manteau de la Civilisation » dans l’Occident a recouvert ces guerres de conquête, et également contre les erreurs de la bureaucratie. Parcourant le monde avec René Dumont, la Chine, l’Inde, l’Afrique, Taïwan, l’Irak, Charlotte Paquet disait avec lui, dans leurs livres, non à toutes les inégalités et à toutes les injustices, et oui à l’écosocialisme : un socialisme renouvelé, une renaissance du socialisme comme René Dumont l’a toujours rêvée. C’est ainsi que de 1985 à 1994 ces deux noms furent associés sur des livres, pour défendre des idées.

ENSUITE ce nom de Charlotte Paquet-Dumont se révéla celui de la compagne de l’agronome tiers- mondiste devenu écologiste sur le tard (au point de refuser d’être considéré comme un « père » de l’écologisme). Elle l’avait rencontré assez tôt, en 1968, dans son Québec natal, à l’occasion d’invitations dans des universités ; ils resteront en contact et elle le retrouvera en 1982 pour partager ses voyages, ses combats, ses livres, sa vie.

PLUS TARD ce nom de Charlotte Paquet-Dumont allait être pour moi celui d’une femme enfin rencontrée en personne, une femme réelle et non plus de papier : une silhouette, un visage, un regard vif dans des yeux brillants, un sourire, une voix. Une femme affable au parler rocailleux évoquant le souvenir d’un autre temps, celui de la Nouvelle-France. Une femme simple, douce, mais une femme de caractère, de conviction, d’exigence.

Ses convictions, elles avaient été puisées dès l’origine dans son milieu : issue de bourgeoisie modeste, engagée dans la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, elle y forgea sa volonté de défendre les droits sociaux et les droits des femmes. Devenue permanente d’une ONG de coopération internationale, Développement et Paix, se reconnaissant dans les idées autonomistes du Parti Québécois, féministe et tiers-mondiste, elle découvrira l’écologisme après être passée par l’environnementalisme : jeune, elle avait vécu dans une petite ville dont la rivière était polluée par une papeterie. Plus tard, des conversations, des lectures, d’autres prises de conscience à commencer par celle de René Dumont lui-même, lui apporteront une ouverture, une compréhension de la globalisation et de l’interdépendance des phénomènes. Quant à la société de consommation à remettre en question, ni son milieu ni celui de Dumont n’en avaient fait de grands consommateurs ! Dans sa conception d’un écologisme, à l’instar de René Dumont Charlotte Paquet restera marquée par l’exigence sociale. Certes, elle désignait dans « le drame climatologique », le problème crucial de notre époque, au cours de notre entretien filmé de 2009 ; mais elle y insistait sur la nécessité que l’exigence d’une nourriture plus saine chez nous, avec les produits de l’agriculture biologique, ne fasse pas oublier la situation de ceux qui meurent de faim ailleurs : les inégalités Nord-Sud, et au Sud la gravité des inégalités entre les femmes et les hommes. Elle rappelait d’ailleurs que de l’avis de René Dumont le lien entre écologisme et tiers-mondisme n’est pas assez fort, dans un pays comme la France.

Après le décès de l’agronome le 18 juin 2001, à 97 ans, la santé de sa compagne allait se dégrader. « Ma mission est accomplie auprès de René, dira-t-elle. Terminé ! Je suis comblée. » Quand il s’était agi de mesurer l’influence qu’elle avait pu avoir sur lui, elle restait modeste, pensant lui avoir fait voir un peu mieux, peut-être, le problème des femmes en Afrique, dans des pays sous- développés. Et elle souriait au souvenir de la façon dont René Dumont s’était « fait rouler dans la

farine » avec une belle démonstration chinoise d’amélioration des conditions de vie, sous la forme d’appareils électroménagers : c’est elle qui lui fit découvrir que c’était dans des locaux… non alimentés en électricité! Mission «accomplie»? Auprès de René Dumont, sans doute. Mais Charlotte Paquet-Dumont ne devait pas devenir seulement une veuve contribuant au souvenir de son mari, par exemple en versant un reliquat d’archives et des objets personnels (dont le fameux pull-over rouge de l’élection présidentielle de 1974), au Musée du Vivant de l’AgroParisTech. Elle allait faire plus, beaucoup plus.

FINALEMENT en effet, le nom de Charlotte Paquet-Dumont sera lié au projet visant à constituer une mémoire de l’environnement. C’est-à-dire : une mémoire de l’ancienneté des problèmes, et de la difficulté rencontrée, en plusieurs décennies, pour les faire comprendre, reconnaître ; une mémoire des pensées, des actions, ayant jalonné ce chemin, en même temps qu’une mémoire de la recherche scientifique sur ces sujets. Dès le début des années 1990, ce dernier point préoccupait le chercheur que je suis, spécialiste depuis 1974 de l’écologisme, et à vrai dire ce dernier point entraînait tous les autres. Quel serait le devenir des rapports réalisés pour le ministère de l’Environnement, rapports de recherche non soumis au dépôt légal et pas forcément bien archivés par l’Administration ? Une amorce de solution serait trouvée quelques années après via la Documentation Française, et de façon plus systématique par le CNRS, pour un certain nombre de travaux. Mais les résultats d’autres travaux n’auraient pas cette « seconde vie ». Et il y avait aussi tous les autres documents de « littérature grise », voire les livres menacés par le pilon au fur et à mesure que le temps passait, y compris dans les bibliothèques publiques. Sans compter tous les documents d’archives utilisés de façon plus ou moins exhaustive dans le cadre de la recherche, les débats et entretiens enregistrés ou filmés, et bien d’autres éléments. Diverses tentatives effectuées par mes soins n’allaient pas aboutir, bien que quelques oreilles favorables aient commencé à pointer. L’époque n’était pas prête. Mais vers la fin de la décennie 90, une autre inquiétude allait se développer, dans le milieu des militants. Le député Vert du Nord Guy Hascoët s’inquiétait de voir « le mouvement Vert (…) plus que d’autres (…) victime d’une absence de ‘’capitalisation’’ de sa propre expérience, pire, de sa propre pensée ». Cette deuxième inquiétude rejoignait la première et englobait pour le futur ministre ce qui avait «ouvert la voie» aux analyses de son parti : «les premiers cris d’alerte des écologistes scientifiques, dès les origines de ce siècle, tout comme les écrits des années 60 ». Pour continuer de produire du futur, l’écologisme devrait protéger son passé : pour citer encore Hascoët, il devrait faire un « travail de mémoire », pour « produire la pensée ».

D’où un projet de fondation, et la proposition de l’appeler Fondation René Dumont. Dans la foulée un premier essai s’annonçait sous l’appellation de « Club René Dumont » afin de créer un « espace de réflexion ». Guy Hascoët allait proposer de parrainer la future fondation, à des artistes comme Alain Resnais, et à des intellectuels comme moi-même, que le journal du parti Vert-Contact du 28 janvier 1989 avait qualifié de façon amusante d’ « infatigable entomologiste du mouvement écolo » !

René Dumont allait mourir en juin 2001, et Charlotte Paquet-Dumont entrer au conseil d’administration de l’Association pour la création de la Fondation René Dumont, dont le projet avait été annoncé officiellement le 11 mars 2000 par Guy Hascoët. Relancé par le dynamique secrétaire général de l’association, Ben Lefetey, en mai 2001, j’y avais accepté une sorte de direction scientifique pour lancer et gérer le Projet Mémoire de l’Environnement, lequel m’apparaissait de plus en plus indispensable, et dès le 22 novembre se tenait la première réunion du comité de pilotage en préfiguration. Dans un courriel du 25 novembre 2002, un an après, Charlotte Paquet-Dumont rendrait hommage pour le soutenir à ce « comité qui (…) a fait un travail sérieux et utile ».

L’Association pour la création de la Fondation René Dumont allait se dissoudre fin 2003, après avoir donné naissance le 17 novembre au Réseau Mémoire de l’Environnement, en charge désormais de son projet devenu le plus important. Charlotte Paquet-Dumont aura une place particulière au comité de parrainage du Réseau, et cosignera avec son président, moi-même, le 26 octobre 2004 dans l’ancien couvent des Récollets devenu cité européenne, près de la gare de l’Est, l’acte de création d’un centre de ressources documentaires sur l’environnement sous l’intitulé d’Espace René Dumont, avec dans ses collections une partie de la bibliothèque de l’agronome et écologiste, et même une petite partie de ses archives. Il fermera malheureusement en 2011, victime d’une « panne de subvention ». Avec Charlotte Paquet-Dumont, le Réseau allait ensuite s’inquiéter de l’installation d’une Bibliothèque René Dumont en Casamance où un bâtiment aurait dû être construit non loin de l’université de Ziguinchor, à Bignona, pour accueillir de nombreux livres et documents du fonds Dumont, envoyés par l’AC-FRD. Malheureusement une guerre civile ravageait cette région du Sénégal, et tout récemment encore avec l’aide de partenaires associatifs sur place, le RME recherchait cette bibliothèque perdue !

En 2005, Charlotte Paquet-Dumont nous faisait l’honneur et le plaisir de déclarer dans un courrier du 8 mars, depuis le Québec où elle était retournée : « Comme je le disais à Mme Tran Minh (alors administratrice du Réseau), vos réalisations furent à peu près les seules qui ont été utiles pendant la vie de l’Association pour la création de la Fondation René Dumont. » Elle ajoutait dans sa lettre des remarques sur la difficulté des temps pour « vos magnifiques projets », remarques pleines d’une amicale compréhension et assorties d’une volonté de soutien, et d’un regret de ne pouvoir faire plus, que nous gardons en mémoire. Il nous fait chaud au cœur, à nous autres administrateurs du RME, de nous souvenir de son enthousiasme joyeux pour « ce magnifique travail que vous avez fait », « l’immense boulot que vous avez fait ». Il est vrai que nous avons sauvé plusieurs dizaines de milliers de documents, avec les 23 centres de documentation et d’archives qui sont membres du Réseau et qui rassemblent plus d’un million de documents sur l’environnement ; il est vrai aussi que sur ces bases nous nous efforçons de contribuer au débat sur l’environnement naturel et social.

Le temps viendra où Charlotte Paquet-Dumont fera don des ultimes documents et objets personnels de René Dumont à l’AgroParisTech, adhérent associé du RME lequel contribuera de son côté à compléter le fonds Dumont du Musée du Vivant par plusieurs transferts successifs (le dernier en 2011). Viendra aussi le temps de la création de la Nouvelle association pour la Fondation René Dumont, préparée en 2009, avec l’appui et la participation de Charlotte Paquet-Dumont ; elle en prendra la présidence d’honneur, y retrouvant plusieurs « anciens » de la précédente AC-FRD : Gisèle Chaleyat, Marc Dufumier, Christophe Dumont, moi-même… La précédente association avait collaboré avec l’INA-PG pour la réalisation d’un ouvrage collectif dirigé par Marc Dufumier : Un Agronome dans son siècle (Actualité de René Dumont), publié par Karthala en 2002 ; la nouvelle association se manifestera également pour célébrer l’agronome tiers-mondiste, particulièrement en oeuvrant pour la réédition au Seuil de L’Afrique noire est mal partie de 1962, et en organisant un grand colloque marquant le 50ème anniversaire de la première édition. Dans l’entretien filmé du 6 février 2009 avec Charlotte Paquet-Dumont, mis en ligne à l’occasion de cet anniversaire et toujours consultable sur notre site, entretien dont un extrait a été projeté le 28 février à l’AgroParisTech, elle revient longuement sur toute cette histoire.

Les temps ont changé, même si la reconnaissance de la réalité de la crise écologique ne donne pas vraiment naissance à un bouleversement politique. Et l’idée de Guy Hascoët vers la fin des années 1990, semble avoir trouvé un débouché avec une fondation chapeautée par les Verts, reconnue d’utilité publique le 2 novembre 2012, la Fondation de l’écologie politique.

Dans le champ de l’environnement comme dans d’autres, le temps est venu d’interroger le passé pour mieux comprendre le présent et préparer l’avenir. Plusieurs organisations ont suivi le chemin que nous avons tracé, apportant des forces nouvelles au combat engagé dès la fin de 2001, ce combat de la mémoire pour le futur, et c’est tant mieux. L’idéal serait que toutes et tous travaillent en bonne intelligence, c’est la notion même de réseau qui, soutenue par Charlotte Paquet-Dumont, a paru des plus efficaces.

Un dernier mot pour dire à cette femme intelligente, courageuse, affectueuse, au nom du conseil d’administration et du comité de parrainage du Réseau Mémoire de l’Environnement mais aussi au nom de toutes celles et de tous ceux associés à notre action : vous comptiez sur nous pour faire vivre cette mémoire de l’environnement laquelle comprend la mémoire des femmes et des hommes qui ont lutté pour un monde meilleur sur une planète plus belle ; nous vous remercions de votre confiance et de votre soutien ; nous essaierons de ne pas décevoir cette attente. C’est le mot de la fin : Charlotte Paquet-Dumont, elle qui a défendu cette mémoire, la voilà qui lui appartient à son tour. Nous ne l’oublierons pas. Charlotte, merci.

D.A.M.

Entretien avec Charlotte Paquet-Dumont

Le Réseau Mémoire de l’Environnement (RME) a initié la réalisation de films-témoignages avec des « grands témoins » et des « grands acteurs » de l’histoire de l’écologie et de l’écologisme, et des politiques officielles de l’environnement. Voici un entretien avec Charlotte Paquet-Dumont, décédée le 6 janvier 2013, veuve du célèbre agronome qui fut en 1974 le premier candidat des écologistes à une élection présidentielle.

GENERIQUE ENTRETIEN CHARLOTTE

 

« A boire et à manger pour Eva » : un article de Jean-Luc Porquet sur la campagne Dumont dans « le Canard »

Dans le Canard Enchaîné du 1er février 2012, Jean-Luc Porquet nous convie à un retour sur la campagne présidentielle de René Dumont en 1974.

Ci-dessous, son article, qu’il nous a permis de reproduire. Précision : Brice Lalonde et Georges Krassovky n’étaient pas les seuls à être allés chercher Dumont à Orly. Pierre et Laurent Samuel, ainsi que Jean Carlier, étaient également présents.

Pierre Fournier avant René Dumont, pour « la nouvelle gauche écologique »

Pour beaucoup de jeunes (et moins jeunes…) lecteurs, ce livre sera une révélation. Fournier, précurseur de l’écologie, qui vient de paraître aux éditions Les Cahiers Dessinés, nous plonge en effet dans une période généralement occultée de l’histoire de l’écologie politique dans notre pays : le début des années 1970.

par Laurent Samuel

Beaucoup de «spécialistes» situent en effet la naissance de l’écologie politique en 1974, avec la candidature de l’agronome René Dumont à l’élection présidentielle, voire, pour les plus ignares d’entre eux, à la création du Parti des Verts en 1984.

Pourtant, c’est entre 1969 et 1974 qu’ont été jetés les prémices de ce mouvement, grâce principalement à un personnage hors du commun, que ce livre contribue à faire connaître et à réhabiliter : Pierre Fournier. Les auteurs, Danielle Fournier, sa veuve, et Patrick Gominet, historien et enseignant, ont rassemblé une belle sélection de ses textes et de ses dessins, enrichis de photos d’époque et de textes rétrospectifs sur son histoire personnelle et sur celle du mouvement écologique alors naissant.

Il faut saluer cette publication, car il n’existait auparavant que peu de travaux sur Pierre Fournier. Tout juste « les années Fournier » avaient-elles fait l’objet d’un chapitre de l’Histoire de la révolution écologiste (Yves Frémion, éditions Hoebeke, 2007). Auparavant, l’oeuvre de Fournier avait été longuement étudiée dans une recherche universitaire de Dominique Allan Michaud, aujourd’hui président du RME (Le Discours écologique, universités de Genève et Bordeaux 1, 1979, 1082 p.).

Pierre Fournier, une culture initiale d’hygiénisme et de végétarisme

Avec une culture initiale d’hygiénisme et de végétarisme, Fournier sera sensible dès le début des années 1960 aux menaces pesant sur la santé et par suite sur la vie, plus qu’à la « défense de l’environnement » contre la « pollution » – des mots et expressions qu’il n’aimait guère et qu’il renverra volontiers au ministère de l’Environnement après sa création en 1971.

Secrétaire administratif à la Caisse des dépôts et consignations, il y a découvert un aménagement destructeur du territoire et de son passé; dessinateur hors pair, il frappe en 1966 à la porte du mensuel Hara Kiri, qui publie bientôt ses dessins, puis ses textes, signés Jean Nayrien Nafoutre de Séquonlat. Lassé du Vietnam et autres thèmes dans lesquels il voit un gauchisme de convention, il leur préfèrera l’alimentation naturelle et les dangers de la radioactivité sous toutes ses formes. Une autre thématique qu’il va bientôt recouvrir du terme d’ « écologauchisme ». Ce sera quand Pierre Fournier intégrera l’équipe de Hara-Kiri Hebdo *, créé en février 1969, dans la foulée de Mai 68. Dans le numéro 13, daté du 28 avril 1969, Fournier y parle pour la première fois dans des termes très forts de la crise écologique. Ci-dessous, un fac-similé de cet article.

Un texte fondateur, que Fournier reprendra dans le « premier et dernier éditorial » de La Gueule Ouverte, « son » mensuel qui voit le jour en novembre 1972, quelques mois avant son décès dû à une malformation cardiaque, le 15 février 1973, à l’âge de 35 ans.

En juillet 1971, Fournier rassemble 15 000 personnes contre la centrale nucléaire du Bugey

Comme le montre le livre de Danielle Fournier et Patrick Gominet, Fournier ne s’est pas contenté de sensibiliser la génération 68 à des thèmes (l’écologie, le nucléaire, l’agriculture biologique…) alors négligés par la presse et les partis politiques. Il a aussi contribué à jeter les bases du mouvement écologique en France, en étant l’un des organisateurs du premier grand rassemblement antinucléaire dans notre pays, en juillet 1971 au Bugey, face à l’une des premières « usines atomiques » françaises. Grâce à la caisse de résonance de Charlie Hebdo, qui tirait alors à 150 000 exemplaires, près de 15 000 personnes avaient participé à cette manifestation festive.

Dès 1972, Pierre Fournier s’interroge sur l’opportunité de présenter des candidats écologistes aux élections. L’un de ses amis, Jean Pignero, fondateur dès 1962 de l’Association contre le danger radiologique qui deviendra l’APRI (Association pour la protection contre les rayonnements ionisants), avait déjà tenté en vain de réunir les signatures nécessaires pour se présenter à la présidentielle de… 1965. Le programme de cette autre figure oubliée de l’écologie était basé sur la protection de l’environnement et de l’alimentation…

Henri Jenn, premier candidat écologiste de l’histoire électorale française aux législatives de mars 1973

Au début des années 70, Pierre Fournier est en contact avec les écologistes alsaciens qui, après avoir organisé la toute première manif antinucléaire en avril 1971 à Fessenheim sous l’impulsion d’Esther Peter-Davis et Jean-Jacques Rettig, présenteront le premier candidat écologiste de l’histoire électorale française, Henri Jenn (avec Solange Fernex comme suppléante), aux législatives de mars 1973.

Parallèlement, ce journaliste, devenu militant contre son gré, est membre de l’AJPNE (Association des journalistes pour la protection de la nature et de l’environnement). Avant les législatives de 1973, cette association (aujourd’hui JNE) organise un débat sur l’environnement et la protection de la nature avec les représentants des principaux partis politiques. Jean Carlier, le journaliste de RTL qui a animé cette table-ronde, et ses confrères de l’association, dont Claude-Marie Vadrot, qui travaille à la fois à l’Aurore (très à droite) et à Politique Hebdo (extrême-gauche), sont atterrés par l’indigence des politiques sur ces sujets cruciaux. D’où l’idée d’une candidature écologiste à la prochaine présidentielle, que ces journalistes savent imminente en raison de l’état de santé (alors caché au public) de Georges Pompidou.

De leur côté, les Amis de la Terre, créés en 1970 et animés depuis 1972 par un certain Brice Lalonde, envisagent aussi une telle candidature. Les deux initiatives convergeront en avril 1974, peu après le décès du Président Pompidou, lors d’une réunion tenue rue du Commerce, dans les locaux des Amis de la Terre. Y participent l’AJPNE, le Comité antinucléaire de Paris et le mouvement Combat pour l’Homme de Georges Krassovsky. Après le refus de Théodore Monod et de Philippe Saint-Marc, suggérés par Jean Carlier, Brice Lalonde propose alors le nom de René Dumont, qui avait publié en 1973 un livre retentissant, L’Utopie ou la Mort.

René Dumont, « pionnier » de l’écologie : une idée fausse

Avec ce livre, comme il l’expliquera lui-même, Dumont a voulu « vulgariser les thèses écologistes ». Car en fait, s’il a parfois été qualifié de « précurseur » de l’écologie, de pionnier, c’est, comme le soulignera son biographe Jean-Paul Besset (René Dumont, une vie saisie par l’écologie, éditions Stock, 1992), un « titre usurpé – que le professeur ne revendique même pas ». Agronome productiviste, il ne s’inquiétait guère jusqu’alors de l’écologie scientifique, et n’a joué aucun rôle, tant sur le plan théorique que sur le plan organisationnel, dans l’émergence à partir de celle-ci d’une écologie politique, contrairement à d’autres scientifiques. Il se verra même félicité par Jean Carlier, qui contribuera à le propulser comme candidat à l’élection présidentielle en 1974, d’être « un scientifique qui reconnaît qu’il s’est trompé ». Non sans problèmes parfois, comme une controverse en 1974 avec des militants, par ailleurs scientifiques, sur l’assèchement des marais; il y avait eu aussi une dispute avec Pierre Rabhi sur l’agriculture biologique, vis-à-vis de laquelle René Dumont était à l’origine très sceptique.

En fait, René Dumont paraissait en 1974 un peu comme Eva Joly en 2011-12, un corps étranger – mais qui s’est vite intégré – dans le milieu écologiste. La crainte de l’extérieur était aussi une promesse d’ouverture.

La suite appartient à l’histoire… On ne saura jamais ce que Pierre Fournier penserait, s’il revenait parmi nous, de l’évolution des grandes ONG, de l’action des élus locaux écologistes, des candidatures d’Eva Joly, Corinne Lepage ou Jean-Luc Mélenchon et des débats entre Verts et socialistes sur la « sortie du nucléaire ». Mais une chose est certaine : pour cet esprit iconoclaste qui pestait contre le noyautage des premiers comités antinucléaires par les gauchistes et faisait référence (critique) à des auteurs classés à l’extrême-droite comme Alexis Carrel ou Günther Schwab, l’écologie, bien que « fille » des mouvements contestataires des années 1960, n’avait pas vocation « naturelle » à se ranger a priori dans le camp de la gauche bien-pensante… mais plutôt à faire naître, à incarner, selon l’expression de Fournier, la « nouvelle gauche écologique », non sans un regard vers l’anarchisme.

Une idée et un clin d’oeil dont ne sera pas forcément si éloigné l’« écosocialisme » d’un René Dumont. Mais de quelle politique s’agit-il, quand Pierre Fournier appelle de ses voeux la réconciliation de la culture et de la nature ?

* Devenu ensuite l’Hebdo Hara-Kiri.

Une première version de ce texte a été publiée sur le site le + du Nouvel Observateur.

Hommage à René Dumont

En présence de Charlotte Paquet-Dumont

 Rendez-vous jeudi 9 juin 2011 à 15h30 à AgroParisTech

16 rue Claude Bernard 75005 Paris (amphi Tisserand)

 

–       ouverture à 15h30 par Marie-Pierre Quessette (Directrice de la communication d’AgroParisTech, l’établissement de René Dumont)

–       présentation de l’après-midi par Laurent Gervereau (Vice-Président de la Fondation René Dumont, Directeur du Musée du Vivant-AgroParisTech, premier musée international sur l’écologie, et du Centre international de recherches sur l’écologie-CIRE)

–      projection d’un petit film sur l’action artistique monumentale réalisée en hommage à René Dumont le 11 mai 2011 au château de Grignon par l’artiste suisso-libanais Hafiz Bertschinger

–      discours de Charlotte Paquet-Dumont

–      présentation de la Fondation René Dumont par son Président, Marc Dufumier, présentation du comité de parrainage et débats

–       présentation de l’album « images de René Dumont » et des 875 photos mises en ligne pour le public et les médias par Aurélie Utzeri (attachée de conservation au Musée du Vivant)

–       présentation des archives René Dumont par Yolène Maresse (responsable des archives-CIRE)

–      projection par Emmanuel Chirache (responsable du Pôle images mobiles) d’extraits des films restaurés du fonds René Dumont

–      clôture et cocktail vers 17h

 

Contact media : Marie-Pierre Quessette (01 44 08 86 50 ; quessette@agroparistech.fr)

Renseignements Fondation René Dumont et Musée du Vivant : Aurélie Utzeri (01 30 81 52 98 ; utzeri@agroparistech.fr)