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Entre témoignage, engagement et rapports de force, les objectifs des candidatures écologistes aux élections présidentielles de 1974 à 2012

Au fil des années, les objectifs visés par la présentation d’un candidat écologiste à l’élection présidentielle ont considérablement évolué. Cet article cherche à livrer quelques éléments de réflexion sur ce point précis, sans prétendre esquisser une analyse détaillée des résultats électoraux des candidats écologistes aux présidentielles de 1974 à 2012 (qui exigerait de prendre en compte non seulement les pourcentages, mais aussi les nombres de suffrages obtenus).

dumont
En 1974, le but de l’Association des journalistes pour la nature et l’environnement (AJEPNE, devenue aujourd’hui JNE), des Amis de la Terre et d’autres associations qui font appel à l’agronome René Dumont pour être leur candidat à l’élection présidentielle est de profiter de la tribune offerte par la campagne électorale (alors égalitaire entre « grands » et « petits » candidats) pour porter auprès du grand public les idées de base de l’écologie. D’où le choix de présenter ce scientifique qui, sans être un « écolo » historique (il a longtemps défendu la « révolution verte » très critiquée pour ses conséquences sur l’environnement), a publié en 1973 un livre au titre évocateur, L’Utopie ou la mort (éditions Seuil), et a été invité dans plusieurs émissions télévisées pour le présenter. René Dumont s’est aussi imposé du fait du refus d’autres personnalités comme Théodore Monod ou Philippe Saint-Marc, contactées par les associations, et du fait que l’unique autre « candidat à la candidature » écologiste, Charles Loriant, défend les thèses contestées (et peu connues à l’époque au sein de la mouvance écologiste) du mouvement pour l’économie distributive, au sein duquel René Dumont a (pour la petite histoire) milité dans sa jeunesse (lire ici l’article de Dominique Allan-Michaud sur le revenu universel, dont Jacques Duboin, fondateur du mouvement pour l’économie distributive, fut l’un des pionniers ).

Le choix de René Dumont, défenseur historique des pays du « Sud » et auteur du classique L’Afrique noire est mal partie (éditions Seuil), a aussi le mérite de placer la candidature écologiste dans une perspective tiers-mondiste, et de se démarquer ainsi des clichés sur « l’environnement, luxe pour riches ». La candidature Dumont est donc une candidature de témoignage, qui lance l’alarme sur la pollution de l’air et de l’eau (l’image du prof au pull rouge buvant son verre d’eau est passée à la postérité), le risque nucléaire, la destruction de la nature, la pression démographique… Les solutions et les moyens de transition ne sont évoqués qu’en creux.

En 1981, à l’issue d’une élection primaire ouverte (une première en France, totalement oubliée par les commentateurs lorsque le Parti socialiste puis le parti Les Républicains adopteront cette formule), les partisans d’une nouvelle candidature de témoignage, regroupés autour de Philippe Lebreton, naturaliste réputé et collaborateur de la Gueule Ouverte sous le pseudonyme du Professeur Mollo-Mollo, sont battus de peu (et à l’issue d’un scrutin contesté) par ceux d’une candidature d’« engagement » qui ont choisi Brice Lalonde – alors figure de proue des Amis de la Terre – comme porte-drapeau. Tout en rappelant les grands thèmes de l’écologie, la campagne Lalonde se focalise sur les voies du changement, esquissées dans le programme Le Pouvoir de vivre publié par les éditions de la Surienne de Jean-Luc Burgunder, fondateur du magazine Ecologie. Mais son objectif est aussi de faire pression sur les deux candidats du second tour en plaçant au centre du débat un certain nombre de mesures d’urgence, applicables immédiatement par le futur élu. Le président Mitterrand en réalisera quelques-unes, comme la légalisation des radios libres ou l’abandon du camp militaire du Larzac et du projet de centrale nucléaire à Plogoff, mais enterrera la plus importante d’entre elles, à savoir un moratoire sur les centrales nucléaires, couplé avec l’organisation d’un grand débat public et contradictoire sur l’énergie. La démarche originale de Brice Lalonde a toutefois recueilli un certain intérêt chez les électeurs, puisqu’il triple presque son score par rapport à celui de René Dumont.

En 1988, la candidature d’Antoine Waechter, figure peu charismatique mais fin connaisseur des dossiers de protection de la nature et d’écologie planétaire, marque le retour à une démarche de « témoignage ». Le candidat des Verts (créés en 1984) obtient le même score que Lalonde sept ans auparavant, soit 3,88 %, malgré la concurrence de Pierre Juquin, porte-drapeau d’un mouvement où cohabitent d’anciens membres du PCF, des trotskistes, des écologistes et des inorganisés, qui obtient 2,1 % des voix.

A partir de 1995, les Verts, au sein desquels la tendance de « gauche » d’Yves Cochet et Dominique Voynet a supplanté celle menée par Antoine Waechter sur la ligne « ni droite ni gauche », cherchent surtout à « peser » lors des élections présidentielles afin d’obtenir un rapport de forces le plus favorable possible dans leurs négociations avec le Parti socialiste en vue de leur entrée au Parlement et au gouvernement (qui sera effective à l’issue des élections législatives de 1997). Les 3,31 % récoltés par Dominique Voynet à la présidentielle de 1995 joueront ainsi un rôle non négligeable dans son entrée au gouvernement deux ans plus tard.

En 2002, la volonté de « peser » marche paradoxalement trop bien, car, grâce au choix du très médiatique Noël Mamère, ancien présentateur de télévision qui fut l’élève de Jacques Ellul (et repêché en dépit de la victoire de son concurrent Alain Lipietz lors d’une élection primaire au sein des Verts), et malgré la candidature rivale de l’avocate Corinne Lepage, ancienne ministre de l’Environnement de Jacques Chirac (qui récolte 1,88 % des suffrages), les Verts obtiennent le meilleur score de l’histoire des candidatures écologistes : 5,33 %. Un bon résultat qui, s’additionnant aux suffrages obtenus par Jean-Pierre Chevènement et Christiane Taubira, a l’effet pervers de contribuer à empêcher le Premier ministre Lionel Jospin, candidat socialiste, d’accéder au second tour.
En 2007 et 2012, les motivations des candidatures de Dominique Voynet et Eva Joly ne sont guère comprises des électeurs, puisqu’elles obtiennent les scores modestes de 1,57 % pour l’une (José Bové ayant pour sa part recueilli 1,32 % des suffrages exprimés) et 2,31 % pour l’autre, alors que René Dumont avait déjà récolté 1,33 % des voix en 1974.

En 2012, la candidature de Nicolas Hulot, rejetée par EELV (Europe-Ecologie-les Verts) au profit de celle d’Eva Joly, aurait pourtant permis de réconcilier les traditions de « témoignage » (grâce à sa grande connaissance des enjeux planétaires de l’écologie) et d’ « engagement » (à travers sa défense des mesures du Pacte écologique signé par la plupart des candidats en 2007).

Laurent Samuel
Ancien animateur des campagnes de René Dumont en 1974 et de Brice Lalonde en 1981. Ancien responsable des Amis de la Terre. Vice-président des JNE. Secrétaire général du RME.

A lire sur le sujet : L’écologie à l’épreuve du pouvoir (Un avenir peint en vert pour la France ?) de Michel Sourrouille, éditions Sang de la Terre, 370 pages, 19 euros
http://biosphere.ouvaton.org/bibliotheque-2014-et/3147-2016-l-ecologie-a-l-epreuve-du-pouvoir-un-avenir-peint-en-vert-pour-la-france-de-michel-sourrouille

« A boire et à manger pour Eva » : un article de Jean-Luc Porquet sur la campagne Dumont dans « le Canard »

Dans le Canard Enchaîné du 1er février 2012, Jean-Luc Porquet nous convie à un retour sur la campagne présidentielle de René Dumont en 1974.

Ci-dessous, son article, qu’il nous a permis de reproduire. Précision : Brice Lalonde et Georges Krassovky n’étaient pas les seuls à être allés chercher Dumont à Orly. Pierre et Laurent Samuel, ainsi que Jean Carlier, étaient également présents.

Présidentielle 2012 : plus de 37 % pour l’écologiste au 2e tour !

par Dominique ALLAN MICHAUD

« Eva Joly disparaît des radars de la présidentielle, l’écologie aussi » : ainsi titrait Le Monde des 29/30 janvier 2012 en première page. Les raisons avancées ? La crise économique, la personnalité de la candidate des Verts, et même le mécontentement des Français après la promesse non tenue de centaines de milliers d’emplois du Grenelle de l’environnement. On ne voit pas très bien le rapport, surtout dans le dernier cas (à moins de confondre Eva Joly avec Jean-Louis Borloo ?), après l’évidence (supposée) de la prise de conscience dictée par une crise écologique doublée d’une crise sociale et économique. Dans d’autres journaux, la personnalisation de la politique fait incriminer l’ancienne magistrate en lui reprochant son accent, ses lunettes, ses habits… Le souvenir semble s’être perdu d’une autre élection présidentielle où le candidat des Verts Antoine Waechter fut moqué tant et plus… jusqu’à un résultat inattendu (du moins pour les moqueurs).

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Les Français craindraient-ils que l’écologie, ou plutôt l’écologisme, conduise à la remise en cause de la société de consommation ? Diverses explications sont envisageables bien que non envisagées par les moyens d’information. Faut-il insister sur le fait que ces derniers présentent quasiment en permanence des preuves de la crise écologique (ce qui était autrefois la raison d’être de la presse militante) ? Il pourrait y avoir un effet de saturation, risque que nous évoquions déjà en 1979 dans Le Discours écologique. Ensuite on pourrait se demander si une cause de fluctuation de l’opinion ne pourrait avoir parmi ses origines la confusion qui règne dans le discours entre conservationnisme, environnementalisme, écologie et écologisme. Qui explique de quoi il s’agit ? Pas même les Verts, et d’ailleurs le discours écologique lui-même a pu être fluctuant selon les époques, selon les circonstances : forcément moins riche dans un débat électoral largement tributaire des choix des autres partis. Pourtant la présence écologiste dans une campagne présidentielle ne vise pas réellement à l’élection, elle impose plutôt le témoignage et la pression. En fait la pression joue dans les deux sens, au détriment de l’écologisme.

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Serait-ce la fin de la mode écologiste ? Il y a déjà eu dans le passé de grandes périodes de mode écologiste : à la fin des années 60, des années 70, des années 80, des années 90. Toujours la mode est retombée, et l’écologisme a été renvoyé au cimetière des illusions perdues. La dernière mode, de la fin du 20ème siècle au début du 21ème siècle, a été jusqu’ici la plus longue. Certains la jugeaient « définitive » étant donné l’accélération et l’aggravation de la crise écologique, du fait notamment du changement climatique. Ne faut-il pas envisager l’hypothèse d’un amoindrissement voire d’une nouvelle fin pour la nouvelle mode, au lieu d’une prise de conscience ?
Le sentiment que l’écologisme « disparaît des radars de la présidentielle » est surtout basé sur le risque d’un résultat inférieur à 5 % des voix, comme il semble dans quelques sondages ; mais dans le système électoral 5 % des inscrits ne font pas 5 % des exprimés, le résultat en pourcentage étant en fait conditionné par le pourcentage des abstentions. Cela rend difficile toute prévision s’agissant du petit pourcentage d’un petit parti lequel peut selon l’importance de l’abstention, avoir 5 % ou 10 % des exprimés… avec le même nombre de votants. Il paraît banal de le répéter, mais un sondage n’est pas une élection (surtout quand on ignore les conditions du magique « redressement », avec la marge d’erreur d’autant plus grande que l’échantillon est petit).

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Ce n’est pas encore forcément la fin de la mode écologiste. Un chiffre frappant le fait penser, qui tranche sur les sondages précédemment évoqués : plus de 18 % pour l’écologiste qui, en deuxième position au premier tour, le sera encore au deuxième tour. Une remarque toutefois : ce n’est pas en France. Une autre remarque : ce n’est pas un sondage. C’est en Finlande que le candidat Vert sera au second tour de l’élection présidentielle, le 5 février 2012, ayant obtenu 18,8 % des suffrages au premier tour, le 22 janvier dernier, derrière le candidat conservateur (37 % des voix). Autre résultat marquant de ce scrutin, le candidat populiste, « eurosceptique » et « anti-immigrés » comme on dit, du Parti des Finlandais, n’a obtenu que 9,4 % des voix contre 19,1 % aux législatives d’avril 2011. Curieusement cette information n’a guère été diffusée : on pouvait la trouver dans les dix lignes publiées par Le Monde daté du 24 janvier 2012 en bas de sa page 6. Que ceux qui l’auraient trouvée ailleurs le signalent. Heureusement les médias frappés par l’intérêt de ce double résultat, de l’écologisme et de l’extrême droite, alors qu’ils ne cessent de nous parler de la faiblesse du premier et de la force grandissante de la seconde, ont sans doute dépêché en Finlande leurs meilleurs envoyés spéciaux afin d’éclairer les Français sur cette anomalie avant la présidentielle.

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Curieusement, ce peu d’importance accordé au résultat avait pourtant été précédé par un article plus long du Monde, dans son édition daté du 21 janvier. Signé Olivier Truc, apparemment le correspondant du journal à Stockholm, l’article insistait sur l’importance de ce « pays modèle » dans l’Union européenne, et sur son refus de contribuer au Fonds européen de stabilité financière (FESF) au-delà des 14 milliards d’euros prévus. En Finlande où « la crise de la zone euro aura largement dominé le débat », l’écologisme n’en a pas souffert.

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Revenons en France. Et répétons le titre déjà cité : « Eva Joly disparaît des radars de la présidentielle, l’écologie aussi. » Apparemment l’écologie, ou mieux l’écologisme, disparaît aussi des « radars » médiatiques dans le cas d’un succès qui est le premier au monde de ce genre pour un parti Vert : être au second tour d’une élection présidentielle.

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Une question se pose : les « radars » fonctionnent-ils bien ?

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(31 janvier 2012) SUITE (ET FIN ?) :

PLUS DE 37 % AU 2e TOUR

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Le 5 février 2012, les faits ont parlé : le candidat écologiste a obtenu 37,4 % des suffrages au second tour de l’élection présidentielle en Finlande. Il venait en deuxième position derrière le candidat conservateur élu avec 62,6 % des voix, Sauli Niinistö. Ce n’est pas une surprise, car nul ne s’attendait à voir sortir des urnes un président de la République Vert. La victoire écologiste, c’est ici le résultat du premier tour, l’accession au second tour, le pourcentage final : tous évènements inattendus.Comment les médias en ont-ils rendu compte, après les dépêches de l’AFP et de Reuters ? Presque aussi discrètement après le second tour qu’après le premier : un écho moins petit dans Le Monde, un article illustré d’une photographie dans Le Figaro, les deux en bas de page inférieure (7 et 6 février 2012). Les titres évoquent le succès du conservateur pour le premier, l’insuccès du populisme pour le second. Contrairement aux habitudes, les résultats du candidat en seconde position ne sont pas indiqués. Ces estimables quotidiens sont à la pointe de l’information, avec Arte journal et une brève annonce le 7 février à 19 h 45. Ailleurs on cherche sans rien trouver de notable, sauf sur Internet où on trouve de tout à profusion, y compris sur les élections en Finlande : un écho sur lepoint.fr par exemple, signalant «peu de différences» entre les deux candidats. Un énorme dossier sur la présidentielle de 2012, malheureusement dans ce qui semble une traduction approximative, est sur Wikipédia (avec les réserves d’usage). Les candidats à l’élection y sont présentés, dont Pekka Haavisto, parlementaire et ancien ministre de l’Environnement, ils le sont aussi dans un petit dossier bien fait sur electionseneurope.net.Bien sûr la Finlande c’est loin. Et son candidat Vert paraît bien loin d’Eva Joly, à en croire Le Figaro lequel veut prouver qu’il n’est pas « fondamentaliste » : « Durant la campagne, il n’a pas proposé de fermer les usines nucléaires, notamment la centrale de type EPR que construit l’industrie française (…). » Ce n’est pas impossible : outre le fait qu’on ne peut «fermer» une centrale qui ne fonctionne pas, et dont on se demande quand elle fonctionnera, du fait de retards multiples et de dépassements financiers démesurés (en milliards d’euros), ce ne serait pas de la responsabilité du président de la République de Finlande. Ce président paraît en effet loin de celui de la France quand on lit Le Monde : « En Finlande, le président a toutefois de moins en moins de pouvoir et son rôle ne concerne a priori que la politique étrangère, de préférence non européenne. » (Pourquoi « a priori » et « de préférence » ? A noter, que l’idée s’est exprimée dans la campagne électorale d’un renversement de la tendance à réduire le rôle présidentiel, mais qu’elle est restée minoritaire.)

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De toute façon la Finlande c’est loin. Revenons donc en France, et dans le passé, pour répondre à la demande de précisions de certains sur le « souvenir (perdu) d’une autre élection présidentielle » et sur son éventuel rapport avec le présent. Le Nouvel Observateur pose la question : « Eva Joly : Inexistante ? » (2 février 2012). Cela rappelle le « candidat non avenu » à la présidentielle de 1988, selon Le Canard enchaîné (17 février 1988), lequel le traitera plus tard de « Waechter minus ». Même la presse contestataire ne lui fit pas de cadeau, et dans Ecologie-Infos Cavanna, après avoir invité à voter Waechter, lui reprochera d’avoir « oublié le message en route », et d’avoir « tellement peur d’effrayer l’électeur moyen en lui parlant trop d’écologie qu’il ne lui en parle pas du tout » (mars 1988). Il est vrai que d’autres ne le jugeaient bon qu’à parler de nature. Accusé d’avoir le charisme d’une huître, ce porte-parole des Verts était présenté comme le négatif du populaire et médiatique Pierre Juquin, autre candidat que la presse vouait sur de pleines pages au plus grand succès : il allait obtenir 639 084 voix contre 1 149 642 à Antoine Waechter apparaissant soudain comme un pur génie politique.

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Ce n’est pas pour consoler Eva Joly, qui n’en entend pas tant et qui ne s’en sortira peut-être pas aussi bien (mais sait-on jamais ?) ; ni pour conseiller la prudence aux médias, ou à qui ce se soit. Chacun est bien libre de critiquer comme il l’entend un(e) candidat(e) écologiste, et d’ailleurs nul ne s’en prive. A tout prendre c’est peut-être moins grave qu’une pédante controverse sur « le recul actuel de l’hégémonie culturelle » de l’écologisme (Politis, 2 février 2012), car on ne voit pas quel recul pourrait connaître une hégémonie qui n’a jamais existé. A dire le vrai n’importe quel(e) candidat(e) souvent déplaît, comme si l’on attendait de l’écologiste une sorte de perfection. Et un autre phénomène se constate sur une période longue: c’est que les écologistes semblent considérés comme une espèce menacée. Remontons encore dans le passé avec quelques formules prises de-ci de-là. Le Nouvel Observateur, 2 janvier 1987 : « les écologistes ont disparu » ; Le Monde en mars 1986 : c’est « la plongée des écolos » ; Libération du 2 août 1978    sonnait le glas : c’était déjà le « véritable enterrement » de l’écologisme.

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L’ECOLOGISME ET LA PLANETE

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D’enterrement en enterrement, l’écologisme n’a cessé de mieux se porter : il est vrai que c’est le contraire de la planète. Peut-être qu’à force le « médecin » au chevet de celle-ci finit par irriter autant que la « maladie », avec un diagnostic et des remèdes pas forcément agréables. Sans doute le syndicalisme de l’environnement que représentent les associations, irrite-t-il moins que le parti politique qui en est issu. Ce dernier doit affronter d’autres « médecins »    qui    interprètent    autrement    certains    « symptômes »,   pointent    d’autres « maladies », défendent d’autres « traitements », dans un système électoral peu favorable aux petits partis en l’absence de proportionnelle, et dans un système de discours peu favorable au discours écologique (en partie scientifique).

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L’écologisme, historiquement venu le dernier et le plus tard en politique, paraît probablement encore un «accident» à nombre d’acteurs et d’observateurs (dont les journalistes ne sont que la partie la plus visible et donc la plus exposée aux critiques) ; et beaucoup s’attendent plus ou moins consciemment à ce que cette curiosité disparaisse un jour ou l’autre comme un épiphénomène, une fois les idées de l’écologisme intégrées, voire certains militants absorbés, par des partis traditionnels. Mais cet enterrement attendu n’est pas arrivé encore, et il n’est pas sûr qu’il arrive. Il y aura encore des poussées de « fièvre » écologiste, comme il y aura encore des rémissions, puis encore des rechutes : c’est aussi le jeu électoral, dont les résultats peuvent différer selon l’époque et le lieu. Mais dans l’attente de l’enterrement pourrait bien demeurer sous-jacent le sentiment que l’écologisme reste une anomalie, comme le fait entendre une formule prêtée au candidat Vert de Finlande : « Ce n’est pas mon homosexualité qui pose problème (…) mais mon appartenance au parti écologiste. »

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Dominique ALLAN MICHAUD
(7 février 2012)
Dominique ALLAN MICHAUD, président-fondateur du Réseau Mémoire de l’Environnement, est chercheur en sociologie politique (CNRS/ENS). Son ouvrage sur l’écologisme, L’Avenir de la société alternative, est réédité en e-book (éditions L’Harmattan, 2010).

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Billet d’humeur : que doit dire Eva Joly ?

par Dominique Allan Michaud

Que doit dire Eva Joly ? La candidate choisie par Europe-Ecologie-Les Verts pour l’élection présidentielle de 2012 se voit beaucoup critiquer à la fin de 2011. Après s’être inquiété de son silence pendant les négociations des écologistes avec le PS, on lui reproche de parler. Certains rappellent qu’ils auraient préféré que les Verts soutiennent dès le premier tour le candidat du PS. D’autres estiment qu’Eva Joly nuit au parti qu’elle représente, en dénonçant le poids du lobby nucléaire français avec « l’intervention d’Areva dans les discussions avec le PS » (Le Monde du 23 novembre 2011).

Il paraît bizarre en tout cas qu’un accord de législature ait pu précéder la compétition électorale de la présidentielle. N’est-ce pas la candidate de l’écologisme qui devrait s’estimer gênée par une supposée obligation de proclamer dès à présent son désistement pour le deuxième tour, au profit d’un candidat et d’un programme qu’elle pourrait être amenée à critiquer avant le premier tour ? Et d’être en quelque sorte « liée » par un accord EE-LV/PS dont on dit tout et son contraire, tantôt que le PS a tout cédé aux Verts et tantôt que les Verts n’ont rien obtenu, comme si l’accord était, soit inapplicable (ce n’est pas un accord de gouvernement), soit à interprétation variable (on parle d’accord sans échéances proches), sorte d’  « auberge espagnole » où chacun aurait le programme dont il rêve. D’être liée, et aussi de voir sa campagne électorale aliénée par avance comme si les Verts n’y croyaient pas. Mais une autre interprétation est proposée, celle d’une répartition des tâches entre Cécile Duflot la négociatrice pragmatique et Eva Joly la dénonciatrice extrémiste.

Que croire ? L’avenir éclairera sans doute ces questions. Mais pour le présent, notons que des « spécialistes » se dévouent pour expliquer à Eva Joly ce qu’elle doit impérativement dire pour ne pas nuire à son parti, pour épargner le partenaire qu’est le PS, et pour séduire l’électorat écologiste… et au-delà.

La réponse est pleine d’originalité : elle doit parler… d’environnement ! Mais lequel ? Apparemment, un environnement sans problème nucléaire : ce n’est plus la sortie du nucléaire, mais la sortie du thème antinucléaire du programme écologiste ! De quoi parler ? Par exemple, de la biodiversité et de la pollution (sans doute pas la pollution radioactive). De la nature, peut-être, à la façon des environnementalistes, voire des conservationnistes d’autrefois. En effet, toujours selon un « spécialiste », une candidature vraiment écologiste (entendez antinucléaire) laisserait de la place à la concurrence d’une candidature environnementaliste. Le nom de Corinne Lepage est même cité, mais là on ne comprend plus : cette dernière attaque depuis longtemps la filière nucléaire et a récemment consacré un ouvrage à ce sujet.

Des « spécialistes » affirment savoir ce que les électeurs écologistes veulent entendre, mais il serait curieux qu’après la catastrophe de Fukushima et son impact dans l’opinion, celle-ci veuille voir évacuer le thème de la campagne présidentielle. Nicolas Sarkozy déclare vouloir être le candidat de l’énergie nucléaire, et il faut se féliciter que ce sujet important puisse être pour la première fois en France l’objet d’un tel débat démocratique, à la fois scientifique, économique et politique. Et ce, alors que la majorité politique en place a pour programme de copier l’Allemagne en tout… sauf dans sa renonciation au nucléaire. Pourquoi conseiller à ceux, et à ceux-là seuls, qui essaient d’initier ce débat depuis plusieurs dizaines d’années, de l’éviter par prudence électorale ? On reste perplexe. Il est vrai que nombre de commentaires laissent perplexe, concernant notamment l’accord EE-LV/PS (lequel ne se limite pas au nucléaire ni à la politique énergétique) : celui-ci est tantôt réputé contenir « tous les ingrédients d’une révolution culturelle » (Le Nouvel Observateur, 24 novembre 2011), tantôt supposé présenter tous les signes de « la folie écolo » (Le Figaro Magazine, 26 novembre 2011).

Sans doute l’environnement reste-t-il chez certains, synonyme de nature, et tous ne voient pas distinctement la différence entre écologie et écologie politique. Le passé a même été appelé à la rescousse avec la candidature de René Dumont en 1974, considérée comme une première pour avoir fait connaître les questions d’environnement : mais encore une fois lequel ? Les témoignages de l’époque relevaient qu’il s’agissait de faire connaître un environnement élargi plutôt qu’amoindri, élargi par exemple « aux problèmes de l’autogestion, de l’exploitation des travailleurs immigrés et du pillage du Tiers-monde » (Claude Boris dans Politique hebdo, 1er mai 1974). Le ministère de l’Environnement, dans sa présentation des livres blancs des Etats régionaux de l’environnement, en 1982, ira jusqu’à conclure que « l’environnement, c’est la vie elle-même », précisant que « chaque jour, à chaque heure, il assaille ou réjouit chaque être humain, épanouit ou amoindrit sa vie ». Le slogan des Verts ne fut-il pas un temps « le parti de la vie ? ».

On voit que le passé a répondu à l’intention d’Eva Joly, qu’elle peut choisir de décliner l’environnement à sa manière, et surtout de ne pas le laisser enfermer dans une conception par trop étroite (et surtout pas sans écarter le thème de la politique nucléaire et de l’énergie en général, si important dans le discours écologique).

Finalement, on le voit, tout dépend de la définition qu’on donne aux mots. Une interrogation qui remonte au début des années 1970, comme le montre la recherche commencée à cette époque par les sciences sociales. Mais qui la connaît ? Tout dépend des définitions données, notamment au mot « environnement ». Et peut-être aussi au mot « spécialiste ».

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Dominique ALLAN MICHAUD, président-fondateur du Réseau Mémoire de l’Environnement, est chercheur en sociologie politique (CNRS/ENS). Son ouvrage sur l’écologisme, L’Avenir de la société alternative, est réédité en e-book (éditions L’Harmattan, 2010).