Législatives 2017 en France

*« Chambre introuvable » de Macron * Près d’un million de voix écologistes * « Synthèse du socialisme et de l’écologie » de Hamon

 

par Dominique ALLAN MICHAUD

 

 

« Chambre introuvable » : l’expression a été beaucoup citée à propos de la majorité promise au président Macron par le premier tour des élections législatives, le 11 juin 2017. Il faudra quelques jours pour que soient retrouvés et la situation politique qui avait donné naissance à l’expression et son auteur présumé : Louis XVIII (1755-1824), revenu en France pour une Restauration, et voulant réconcilier la France de la royauté, la France de la Révolution et la France de l’Empire. Les élections d’août 1815 avaient composé une Chambre « plus royaliste que le roi », autre expression du moment : une majorité en France absolue de monarchistes dont un nombre élevé d’anciens émigrés, avec des députés « ultras » prêts à donner le la mais pas dans le sens de la réconciliation. La Chambre sera dissoute l’année suivante. D’introuvable, elle était devenue incontrôlable.

 

 

Curieusement, le rapprochement avait été fait en février 2015… à propos des « frondeurs » du Parti socialiste et de la difficulté d’un vote en première lecture à l’Assemblée nationale, celui du « projet de loi pour l’activité et l’égalité économiques » dit « projet de loi Macron » (du nom du ministre de l’Economie). Il avait été fait alors que le gouvernement Valls faisait face à une majorité ne voulant ni le soutenir ni le démettre.

 

 

Nous ne sommes plus en 2015, et encore moins deux cents ans plus tôt, en 1815, même si Emmanuel Macron paraît vouloir restaurer une pompe quasi monarchique, et vouloir réconcilier la France de droite, la France de gauche et la France du centre. Avait-il en tête le souvenir d’une de ces années, lorsqu’il décréta que les « marcheurs » des législatives de 2017 devaient préalablement lui engager leur fidélité par un écrit garantissant le vote de ses futurs projets de loi ? L’initiative est neuve, et ne va pas sans faire se poser des questions par rapport à la garantie de liberté assurée aux représentants du peuple. Yannick Jadot ira jusqu’à juger l’initiative anti-constitutionnelle.

 

 

Le mouvement En Marche a senti le danger et mesuré les risques. Un « marcheur » candidat dans la deuxième circonscription des Hauts-de-Seine, Adrien Taquet, dira après le premier tour que le président aurait certainement à cœur d’assurer à ses députés des marges de liberté pour leur permettre d’exprimer leur personnalité. Et le premier député de Paris élu dès le premier tour, Sylvain Maillard, de surenchérir que la volonté du président était d’éviter toute fronde sur les « grands projets » en laissant toute latitude à sa majorité d’exprimer ses diverses sensibilités sur les autres sujets… Le premier de ces militants était l’auteur du slogan En Marche, et le second un porte-parole du mouvement pour l’élection présidentielle. Yann Wehrling, porte-parole du parti allié de François Bayrou, le MoDem (Mouvement démocrate), ajoutera que sur les thèmes non essentiels débats et controverses seraient bienvenus dans la majorité absolue de l’Assemblée nationale. Un exemple cité sera celui du bien-être animal. Serait-ce du mauvais esprit que de supposer que le bien-être ouvrier, lui, ne devrait souffrir aucun débat ?…

 

 

Avec cette sorte de serment de fidélité à un président « jupitérien », la nouveauté du nouveau régime saute d’autant moins aux yeux que cette sorte de monarchie présidentielle semblait précisément à beaucoup ce qui mine l’organisation de la vie démocratique en France. Et ce d’autant plus qu’un rêve de monarchisme vire aisément à la réalité du caporalisme.

Les trois militants dont nous avons rapporté des propos abondamment répandus entre les deux tours des élections législatives, en ont tenu d’autres également intéressants, sur le renouvellement des idées et des pratiques tel qu’ils le voient. Adrien Taquet, parlant d’un « renouveau idéologique » qui n’a pas eu lieu au PS, a conclu que « ce qui a manqué, peut-être », c’est Dominique Strauss-Kahn : un souvenir personnel, puisque sa présentation par le mouvement En Marche évoquait « mon engagement, (…) suivre Dominique Strauss-Kahn pendant deux ans, pour contribuer à renouveler la gauche ». Un engagement loin d’être unique, qui fut aussi celui de Benjamin Griveaux, porte-parole pour l’élection présidentielle puis candidat à la députation.

 

 

Ce « renouveau idéologique » aurait-il pu ne pas avoir pour nom le libéralisme ou même le capitalisme ? Les années Mitterrand déjà avaient vu cette tentation s’illustrer au PS. L’amour de l’entreprise exprimé pendant le quinquennat Hollande par des ministres issus du PS rejoignait bien l’intention, et cela explique sans doute largement des hésitations dans ce parti à soutenir le projet de rupture de Benoît Hamon, hésitations allant jusqu’au soutien à Emmanuel Macron.

 

 

Sylvain Maillard, quant à lui, se présente comme entrepreneur avec l’intention de ne pas abandonner entièrement son entreprise pour les bancs de l’Assemblée (mais est-ce bien légal ?) : il entend y rester, à Argenteuil, un jour par semaine. Qu’est-ce qui caractériserait un « député Macron », lui demande la chaîne de télévision CNews (13/06/2017). Par avance, une étude des candidatures En Marche avait répondu qu’entrerait à l’Assemblée une « bourgeoisie diplômée et libérale » (Cevipof). La différence avec la situation antérieure, estimera Sylvain Maillard, c’est qu’ « il vient pour faire ». Grande nouvelle, et grande nouveauté ! Il aurait donc fallu attendre l’arrivée à la Chambre du dirigeant d’une entreprise d’import-export de composants électroniques, et d’autres chefs d’entreprise avec lui, pour qu’y apparaisse le désir de travailler au bien commun de la société, de « faire ». Voilà ce que c’est que la « société civile »

 

Une telle fraîcheur, pour ne pas dire naïveté, surprendrait de la part d’un néophyte en politique… elle stupéfie de la part d’un ancien militant – et élu local – de partis de droite et du centre, devenu membre du bureau politique de l’UDI (Union des démocrates et indépendants) avant de rejoindre le comité politique de la République En Marche.

 

 

Revenons à un homme politique d’une autre origine : Yann Wehrling, porte-parole du MoDem… après avoir été secrétaire national des Verts (2005-2006). Reçu le 13 juin 2017 par CNews, il sera amené à envisager trois éléments : l’organisation d’un écologisme ; les conditions d’une politique environnementale ; le système électoral. « Il faudra recomposer l’écologie politique en France. » Se félicitant de la présence de Nicolas Hulot au gouvernement, il fait ce pari : « Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de Verts [à l’Assemblée nationale] que l’on ne peut pas faire d’écologie au gouvernement. » Il réaffirmera enfin la revendication d’un système électoral en tout ou partie proportionnel. Sur ces points, l’actualité apporte des éclairages intéressants.

 

 

Recomposer l’écologisme ? Benoît Hamon, le soir de sa défaite dans sa circonscription des Yvelines (à 80 voix près), réaffirmait son choix de candidat à l’élection présidentielle, en faveur de « ce qui sera la synthèse du socialisme et de l’écologie ». Quelques jours avant le premier tour, interrogé par BFM-TV, il avait déclaré qu’« on a besoin de reconstruire la gauche », et pour ce faire appelé à la création d’une « pièce centrale », un « nouveau mouvement » ; « un nouveau parti ? », demanda Jean-Jacques Bourdin : « Peut-être », concluait Hamon en donnant rendez-vous aux militants et sympathisants, sur la pelouse de Reuilly, le 1er juillet prochain.

 

A propos de la présence de Nicolas Hulot au gouvernement, et surtout de ce qu’il pourrait y faire, beaucoup d’acteurs et de commentateurs s’interrogent, de Yannick Jadot à Stéphane Foucart. Ce dernier, chroniqueur au Monde, pose la question du « rapport énigmatique du nouvel hôte de l’Elysée à la question environnementale », revenant sur son « imperméabilité à peu près totale à ces questions » (13/06/2017). Du côté d’Europe Ecologie-Les Verts, Cécile Duflot déclarait avant les élections (qu’elle allait perdre) : « J’ai tout à fait confiance en Nicolas Hulot. » Yannick Jadot annonçait pour sa part que Hulot, c’est une « promesse » et pas une « garantie » : « Il lui faut des députés écolos pour l’épauler. »

 

 

Les électeurs n’ont pas suivi cette recommandation, dans la quasi-totalité des circonscriptions (y compris celles attribuées par le PS au parti écologiste). Et ce compte non tenu de quelques circonscriptions concédées à des écologistes indépendants par la République En Marche, candidats dont les scores relèvent de la « vague Macron ». Et pourtant… le ministère de l’Intérieur reconnaît aux écologistes un score non négligeable, assez proche du bas de la fourchette des chiffres d’élections antérieures : 973 835 voix, soit 4,30 % des suffrages exprimés. La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, voulue écologiste, réunit de son côté 2 497 663 voix, soit 11,02 % des suffrages exprimés. Si l’on rangeait LFI dans l’écologisme, le résultat global irait même jusqu’à 3 471 513 voix (15,32 % des exprimés). Ce dernier chiffre évoquerait alors le haut de la fourchette des scores écologistes français. Mais sans doute serait-ce aller trop loin ? (Le PS se voit reconnaître 7,44 % des suffrages exprimés avec 1 685 808 voix.)

 

 

Comment expliquer alors que l’édition spéciale du Monde parle des « scores désastreux de l’écologie politique » (Stéphane Foucart), des « écologistes renvoyés à l’âge de la pierre » (Alain Beuve-Méry, 13/06/2017) ? Le quotidien du soir ne crédite les écologistes que de 2,92 % des suffrages exprimés pour 660 807 voix. Comment expliquer cette différence avec les chiffres du ministère de l’Intérieur ? C’est certainement parce que le quotidien distingue les résultats d’EE-LV de ceux d’autres petits partis de l’écologisme (Alliance écologiste indépendante, Génération écologie, Mouvement écologiste indépendant…), voire d’« écologistes » sans étiquette plus précise : il y en avait dans un grand nombre de circonscriptions, pouvant être en concurrence avec EE-LV, et même plusieurs en concurrence dans la même circonscription. Probablement leurs résultats se retrouvent-ils, avec ceux d’autres candidats, dans les « divers » du Monde : 857 026 voix, 4,19 % des suffrages exprimés. Toujours est-il qu’indépendamment d’un phénomène de division (relative) de l’écologisme, et d’un phénomène de dispersion (réelle) de candidatures en partie explicable par une diversion (possible) au moyen de pseudo-écologistes, il s’est bien trouvé un nombre non négligeable d’électeurs, bien répertoriés par le ministère de l’Intérieur, pour soutenir les idées de l’écologisme.

 

 

La proposition d’une part de proportionnelle, plus ou moins importante, promesse du candidat Macron à l’élection présidentielle, et approuvée par le premier ministre du premier gouvernement, Edouard Philippe, est annoncée. C’est certes le serpent de mer de la Ve République, disparaissant sitôt qu’il est apparu, mais sait-on jamais… Quand Le Monde renvoie les écologistes « à l’âge de (la) pierre », c’est pour constater qu’ils n’auraient aucun élu ou réélu aux élections législatives de 2017, sous réserve de deux ballottages dont un favorable. Le quotidien parle de « maturité » pour leur participation à des gouvernements, sans rappeler que celle-ci a été conditionnée par des accords préélectoraux avec un parti dominant, une obligation faute de proportionnelle ouvrant droit à la représentation de petits partis ; la comparaison du journal avec les « aînés d’outre-Rhin » n’a donc pas autant de sens qu’il y paraît. En creux, elle rappelle que souvent les écologistes sont envisagés en France essentiellement comme force électorale d’appoint ; faut-il s’étonner que la formation EE- LV ait été entraînée dans la débâcle du PS dont elle était un des « alliés » ? Les écologistes ont émergé politiquement beaucoup plus sûrement dans les pays où la proportionnelle est inscrite dans le système électoral. Toute comparaison qui oublie cet aspect essentiel n’aide pas à comprendre la spécificité française… ni les résultats électoraux.

 

 

Qu’en serait-il en France avec une dose plus ou moins importante de proportionnelle, ou une proportionnelle intégrale ? Quand Yann Wehrling était reçu par CNews et y parlait proportionnelle, il s’était vu présenter, ainsi que les téléspectateurs, une simulation de la composition politique de l’Assemblée nationale telle qu’elle aurait été après le premier tour en cas de proportionnelle intégrale : aucun député écologiste n’y apparaissait, ce qui pourrait paraître étrange avec près d’un million de suffrages (4,30 % des exprimés). Une autre simulation avec une part de proportionnelle faisait apparaître 7 « autres » députés… La première simulation, rediffusée vingt minutes plus tard, étonnait d’ailleurs un autre présentateur avec les 31 députés prêtés au PCF : « plutôt La France Insoumise », supposait-il. La difficulté médiatique à concevoir indépendamment les écologistes apparaissait dans une autre simulation présentée plus tard par une autre chaîne de télévision, France Info : 80 députés y étaient promis à l’ensemble PS-PRG-DVG-EELV.

 

 

Dans le débat à faire naître, l’identité écologiste ne serait pas moins à préciser que l’identité socialiste, ainsi que leurs rapports dont l’histoire à partir de 1974 pourrait contribuer à expliquer la crise du PS. Il y aurait à dire sur les rencontres d’idées, sans oublier le refus de certaines. Nous aurons l’occasion d’y revenir ; il suffit à présent, pour ces propos d’entre-deux-tours, d’énoncer que le fait de postuler plus ou moins soudainement la synthèse comme l’ont fait Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, de l’accepter plus ou moins confusément comme l’ont fait Yannick Jadot et d’autres, ne saurait suffire.

 

 

L’auteur

Dominique Allan Michaud, chercheur en sociologie politique dans des UMR du CNRS (université de Paris X, puis Ecole normale supérieure) ; spécialiste de l’écologisme auquel il consacre des recherches depuis 1974, expert du ministère en charge de l’environnement ; président-fondateur du Réseau Mémoire de l’Environnement (2003), organisme reconnu d’intérêt général regroupant quatre grands établissements publics et une vingtaine de bibliothèques et centres d’archives.

 

Contact

memoireenvironnement@net-c.com

 

 

Site

https://reseaumemoireenvironnement.wordpress.com/

 

 

D. A. M.

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