Entre témoignage, engagement et rapports de force, les objectifs des candidatures écologistes aux élections présidentielles de 1974 à 2012

Au fil des années, les objectifs visés par la présentation d’un candidat écologiste à l’élection présidentielle ont considérablement évolué. Cet article cherche à livrer quelques éléments de réflexion sur ce point précis, sans prétendre esquisser une analyse détaillée des résultats électoraux des candidats écologistes aux présidentielles de 1974 à 2012 (qui exigerait de prendre en compte non seulement les pourcentages, mais aussi les nombres de suffrages obtenus).

dumont
En 1974, le but de l’Association des journalistes pour la nature et l’environnement (AJEPNE, devenue aujourd’hui JNE), des Amis de la Terre et d’autres associations qui font appel à l’agronome René Dumont pour être leur candidat à l’élection présidentielle est de profiter de la tribune offerte par la campagne électorale (alors égalitaire entre « grands » et « petits » candidats) pour porter auprès du grand public les idées de base de l’écologie. D’où le choix de présenter ce scientifique qui, sans être un « écolo » historique (il a longtemps défendu la « révolution verte » très critiquée pour ses conséquences sur l’environnement), a publié en 1973 un livre au titre évocateur, L’Utopie ou la mort (éditions Seuil), et a été invité dans plusieurs émissions télévisées pour le présenter. René Dumont s’est aussi imposé du fait du refus d’autres personnalités comme Théodore Monod ou Philippe Saint-Marc, contactées par les associations, et du fait que l’unique autre « candidat à la candidature » écologiste, Charles Loriant, défend les thèses contestées (et peu connues à l’époque au sein de la mouvance écologiste) du mouvement pour l’économie distributive, au sein duquel René Dumont a (pour la petite histoire) milité dans sa jeunesse (lire ici l’article de Dominique Allan-Michaud sur le revenu universel, dont Jacques Duboin, fondateur du mouvement pour l’économie distributive, fut l’un des pionniers ).

Le choix de René Dumont, défenseur historique des pays du « Sud » et auteur du classique L’Afrique noire est mal partie (éditions Seuil), a aussi le mérite de placer la candidature écologiste dans une perspective tiers-mondiste, et de se démarquer ainsi des clichés sur « l’environnement, luxe pour riches ». La candidature Dumont est donc une candidature de témoignage, qui lance l’alarme sur la pollution de l’air et de l’eau (l’image du prof au pull rouge buvant son verre d’eau est passée à la postérité), le risque nucléaire, la destruction de la nature, la pression démographique… Les solutions et les moyens de transition ne sont évoqués qu’en creux.

En 1981, à l’issue d’une élection primaire ouverte (une première en France, totalement oubliée par les commentateurs lorsque le Parti socialiste puis le parti Les Républicains adopteront cette formule), les partisans d’une nouvelle candidature de témoignage, regroupés autour de Philippe Lebreton, naturaliste réputé et collaborateur de la Gueule Ouverte sous le pseudonyme du Professeur Mollo-Mollo, sont battus de peu (et à l’issue d’un scrutin contesté) par ceux d’une candidature d’« engagement » qui ont choisi Brice Lalonde – alors figure de proue des Amis de la Terre – comme porte-drapeau. Tout en rappelant les grands thèmes de l’écologie, la campagne Lalonde se focalise sur les voies du changement, esquissées dans le programme Le Pouvoir de vivre publié par les éditions de la Surienne de Jean-Luc Burgunder, fondateur du magazine Ecologie. Mais son objectif est aussi de faire pression sur les deux candidats du second tour en plaçant au centre du débat un certain nombre de mesures d’urgence, applicables immédiatement par le futur élu. Le président Mitterrand en réalisera quelques-unes, comme la légalisation des radios libres ou l’abandon du camp militaire du Larzac et du projet de centrale nucléaire à Plogoff, mais enterrera la plus importante d’entre elles, à savoir un moratoire sur les centrales nucléaires, couplé avec l’organisation d’un grand débat public et contradictoire sur l’énergie. La démarche originale de Brice Lalonde a toutefois recueilli un certain intérêt chez les électeurs, puisqu’il triple presque son score par rapport à celui de René Dumont.

En 1988, la candidature d’Antoine Waechter, figure peu charismatique mais fin connaisseur des dossiers de protection de la nature et d’écologie planétaire, marque le retour à une démarche de « témoignage ». Le candidat des Verts (créés en 1984) obtient le même score que Lalonde sept ans auparavant, soit 3,88 %, malgré la concurrence de Pierre Juquin, porte-drapeau d’un mouvement où cohabitent d’anciens membres du PCF, des trotskistes, des écologistes et des inorganisés, qui obtient 2,1 % des voix.

A partir de 1995, les Verts, au sein desquels la tendance de « gauche » d’Yves Cochet et Dominique Voynet a supplanté celle menée par Antoine Waechter sur la ligne « ni droite ni gauche », cherchent surtout à « peser » lors des élections présidentielles afin d’obtenir un rapport de forces le plus favorable possible dans leurs négociations avec le Parti socialiste en vue de leur entrée au Parlement et au gouvernement (qui sera effective à l’issue des élections législatives de 1997). Les 3,31 % récoltés par Dominique Voynet à la présidentielle de 1995 joueront ainsi un rôle non négligeable dans son entrée au gouvernement deux ans plus tard.

En 2002, la volonté de « peser » marche paradoxalement trop bien, car, grâce au choix du très médiatique Noël Mamère, ancien présentateur de télévision qui fut l’élève de Jacques Ellul (et repêché en dépit de la victoire de son concurrent Alain Lipietz lors d’une élection primaire au sein des Verts), et malgré la candidature rivale de l’avocate Corinne Lepage, ancienne ministre de l’Environnement de Jacques Chirac (qui récolte 1,88 % des suffrages), les Verts obtiennent le meilleur score de l’histoire des candidatures écologistes : 5,33 %. Un bon résultat qui, s’additionnant aux suffrages obtenus par Jean-Pierre Chevènement et Christiane Taubira, a l’effet pervers de contribuer à empêcher le Premier ministre Lionel Jospin, candidat socialiste, d’accéder au second tour.
En 2007 et 2012, les motivations des candidatures de Dominique Voynet et Eva Joly ne sont guère comprises des électeurs, puisqu’elles obtiennent les scores modestes de 1,57 % pour l’une (José Bové ayant pour sa part recueilli 1,32 % des suffrages exprimés) et 2,31 % pour l’autre, alors que René Dumont avait déjà récolté 1,33 % des voix en 1974.

En 2012, la candidature de Nicolas Hulot, rejetée par EELV (Europe-Ecologie-les Verts) au profit de celle d’Eva Joly, aurait pourtant permis de réconcilier les traditions de « témoignage » (grâce à sa grande connaissance des enjeux planétaires de l’écologie) et d’ « engagement » (à travers sa défense des mesures du Pacte écologique signé par la plupart des candidats en 2007).

Laurent Samuel
Ancien animateur des campagnes de René Dumont en 1974 et de Brice Lalonde en 1981. Ancien responsable des Amis de la Terre. Vice-président des JNE. Secrétaire général du RME.

A lire sur le sujet : L’écologie à l’épreuve du pouvoir (Un avenir peint en vert pour la France ?) de Michel Sourrouille, éditions Sang de la Terre, 370 pages, 19 euros
http://biosphere.ouvaton.org/bibliotheque-2014-et/3147-2016-l-ecologie-a-l-epreuve-du-pouvoir-un-avenir-peint-en-vert-pour-la-france-de-michel-sourrouille

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