Le revenu universel dans la présidentielle de 2017 : une vieille histoire, de Duboin à Hamon en passant par les Verts

par Dominique Allan Michaud

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Marquant la candidature de Benoît Hamon aux primaires de la « belle alliance populaire » pour l’élection présidentielle de 2017, la proposition de revenu universel aura suscité chez les commentateurs trois sortes de réactions : cette idée est rejetée, pour son origine, loin dans le passé ; pour sa conception, loin dans la chimère ; pour sa crédibilité, loin dans le futur ; et pour son expérimentation, loin dans l’oubli.

Pour la projection de cette idée dans le présent, il y a le projet de Benoît Hamon : mais sa réalisation le rejetterait dans un futur proche, à l’échelle d’un quinquennat, et même dans un premier temps il ne s’agirait pas du tout de revenu universel inconditionnel, mais de revenu minimum conditionnel ; plus exactement, il s’agirait du RSA déjà en vigueur, un peu revalorisé dès 2018 (de 10 %), étendu aux jeunes de 18 à 25 ans, et faisant l’objet d’une attribution automatique (ce qui n’est pas le cas dans la mouture actuelle). Et dans la première quinzaine de mars 2017, sera ajouté un complément salarial pour les travailleurs percevant jusqu’à 1,9 Smic (complément de 200 € à un smic, de 400 € à un demi-Smic).

Quant au revenu à proprement parler universel, il deviendrait le sujet d’une grande conférence des partenaires sociaux afin qu’il soit discuté d’une éventuelle généralisation, et des modalités et coûts de celle-ci, à tous les citoyens, jeunes ou âgés, pauvres ou riches. Pourquoi tarder ? D’abord parce que le candidat du PS, vainqueur de Manuel Valls dans la primaire, doit rassembler les partisans de son adversaire malheureux, et que celui-ci n’envisageait pas de revenu garanti, au-delà d’une fusion des actuelles allocations minimales, et de petites expériences locales comme celle lancée en Gironde en 2016. Ce sont des élus du PS qui estiment que le revenu universel est une idée pour le futur, pas avant cinquante ans…

Cette oscillation entre revenu minimum conditionnel et revenu universel, marque toute une réflexion qui n’est pas nouvelle et s’est accompagnée d’expériences, de débats, de commissions, d’études et de projets de loi : aux Etats-Unis, des débats et projets sur l’impôt négatif vers 1965-1966, une commission d’étude créée en janvier 1967 par le président Johnson, un projet de loi présenté en août 1969 par le président Nixon, des expériences qui auraient coûté des millions de dollars de 1968 à 1972, les principales ayant été complétées par des expériences complémentaires lancées en 1973, expérimentation qui n’aurait été arrêtée qu’en 1980. Il ne s’agissait que d’un « plancher de revenu », et après un deuxième projet de Nixon voté par le congrès et refusé par le Sénat (1971-1972), les lendemains de ces initiatives furent limités à un revenu minimum garanti pour certaines catégories de populations défavorisées, voté en 1972, appliqué en 1974. Toutefois, l’échec de Richard Nixon avait débouché sur le projet d’une allocation réellement universelle, présenté à l’élection présidentielle de 1972 par le candidat démocrate, George McGovern : un revenu universel inconditionnel aux effets limités par l’impôt sur le revenu. Cette candidature ayant échoué, le seul exemple avancé par des essayistes de revenu inconditionnel aux Etats-Unis serait celui de l’Alaska depuis 1982 : indexé sur les revenus pétroliers, et non universel concernant un seul Etat.

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LE DISTRIBUTISME DE
JACQUES DUBOIN

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Jacques Duboin – photo AED

De cet ensemble des années 1960-1970, il n’a pas été question dans les commentaires sur le projet de Benoît Hamon ; n’était pas cité non plus le livre de Lionel Stoléru qui en a rendu compte (1977), ni celui de Baptiste Mylondo qui en prolonge les très riches réflexions et analyses, avec d’autres exemples (2010). Ces deux ouvrages faisaient également allusion à un exemple britannique de 1795 à Speenhamland (relié par Mylondo aux idées de Thomas Paine), avec des indications imprécises et d’ailleurs différentes. Ces essayistes oubliés avaient également en commun… d’avoir oublié eux-mêmes un ancêtre non négligeable des idées en question : Jacques Duboin (1878-1976), député radical-socialiste de Haute-Savoie (1921-1928), et du 23 juin au 18 juillet 1926 dans un gouvernement dirigé par Aristide Briand, éphémère sous-secrétaire d’Etat chargé du Trésor auprès de Joseph Caillaux, à la vice-présidence et aux Finances. Jacques Duboin en restera marqué, et déçu.

Cela se comprend : c’était à un moment clé de crise financière, où il aurait fallu solder des conséquences de la guerre de 14-18 ; un moment de crise où se combinaient avis d’experts, spéculations monétaires, défiances parlementaires ; un moment de crise où s’affrontaient légitimité des représentants du suffrage universel ( l’Assemblée nationale) et légitimité des spécialistes de l’économie (le « Comité des experts » créé le 25 mai 1926 par Briand pour répondre à la crise des changes) ; un moment de crise où se conjuguaient contradictions de la gauche et conservatisme de la droite. C’était la fin du Cartel des gauches au pouvoir (le vainqueur de 1924), avec une crise interne au Parti radical qui le dominait ; et le dernier gouvernement dirigé par le président du Parti radical Edouard Herriot, après que celui-ci eut fait chuter le précédent gouvernement en lui refusant les pleins pouvoirs financiers, s’effondrera en trois jours (19-21 juillet 1926), les parlementaires radicaux rejoignant la droite et les socialistes l’opposition. Il y aura glissement à droite de la chambre, concrétisé par le gouvernement d’union nationale de Raymond Poincaré (23 juillet 1926). Ce moment sera la source d’un antiparlementarisme, auquel s’ajoutera selon certains un antitechnocratisme.

La déception de Jacques Duboin se conçoit, comme son retrait de la vie politique partisane (après sa défaite aux législatives de 1928) ; et se conçoit aussi son choix de se consacrer à une pédagogie économique des citoyens par la vie associative, avec des groupes de militants appuyés par une revue et des livres ; c’est lui qui, dans les années 1920-1940, aura esquissé les contours d’une société où les progrès techniques réduiraient la durée du travail, où la machine ferait l’objet d’une imposition fiscale (avant Benoît Hamon !), où chacun recevrait un « revenu que l’Etat lui alloue du premier jour à son dernier jour », en contrepartie d’un « service social » « à tour de rôle et pendant un petit nombre d’années seulement ». (Ultérieurement sa fille Marie-Louise Duboin parlera de « contrat civique » au lieu de « service social ».)

Après avoir publié en 1931 l’ouvrage intitulé Nous faisons fausse route, Duboin avait créé la Ligue pour le travail et le progrès social, suivie quelques mois après, en octobre 1935, par son journal bimensuel, La Grande Relève des hommes par la Science. La Ligue se verra succéder en 1945 le Mouvement français pour l’abondance ; il y aura aussi des Groupes de salariés pour l’économie distributive. Ce courant abondanciste des distributistes se prolongera ; ayant cherché à pénétrer le mouvement écologiste naissant, le militant du Mouvement français pour l’abondance Charles Loriant eut l’occasion de s’exprimer dans La Gueule Ouverte du début des années 70. Et Antoine Waechter, candidat à l’élection présidentielle de 1988, écrivit alors (et me le confirmera de vive voix) que dans l’évolution de militants venus comme lui de la protection de la nature, une formation à l’économie avait été le fait des distributistes. René Dumont lui-même, candidat des écologistes à l’élection présidentielle de 1974, avait participé aux origines de ce courant, membre de son Groupe Dynamo et auteur dans la collection du même nom de l’ouvrage Misère ou prospérité paysanne ?, préfacé par Jaques Duboin (avril 1936). Le moins curieux de cette élection de 1974, n’aura pas été que Charles Loriant y fut un candidat malheureux à la candidature… et que ce fut Jacques Chaban-Delmas qui y proposerait un revenu minimum garanti (absent du programme de son parti, le RPR). Autre curiosité, un ancien de La Gueule Ouverte, Jean-Paul Lambert, redécouvrira le revenu garanti de Duboin… en 1995-1996, et se proposera de « renouveler l’argumentaire distributiste » avec l’écologisme, autour de la réflexion sur les usages. Aujourd’hui, l’Association pour l’économie distributive poursuit la tâche avec son journal La Grande Relève (11 numéros par an) et son site economiedistributive.fr, animée depuis 1976 par Marie-Louise Duboin.

DU MOUVEMENT ECOLOGIQUE
AU PARTI DES VERTS

Couv StoleruLe Mouvement Ecologique, association issue en 1974 de la candidature Dumont, allait dans les « Analyses et orientations pour les élections municipales de mars 1977 », publiées sous forme de numéro hors série de sa revue Action Ecologique, préconiser « l’instauration d’un revenu social minimum », « dans tous les cas de non-emploi » (chômage, vieillesse, maladie). Bizarrement, ce numéro spécial était sorti avant l’édition dans la collection Champs Flammarion, au cours du deuxième trimestre de 1977, de l’ouvrage où Lionel Stoléru faisait le point sur les diverses formes de l’impôt négatif. Etrangement aussi, cet ouvrage de fond ne sera pas cité au moment des primaires pour la présidentielle de 2017, alors que le décès de son auteur, le 30 novembre 2016, avait été suivi d’hommages dont celui dans Les Echos de Gaspard Koenig à « Lionel Stoléru, l’homme du revenu universel » ; étrangement encore, le chroniqueur, citant une première édition du livre, en 1974 (laquelle serait passée sous silence par l’édition de 1977), allait prétendre de façon plus qu’exagérée que « Lionel Stoléru a pour ainsi dire importé le revenu universel en France ». Notre propre hommage était un peu plus précis : « En tant que secrétaire d’Etat chargé du Plan (1988-1991), auprès du premier ministre Michel Rocard, il avait été partie prenante dans la création du revenu minimum d’insertion (RMI). C’était à la fois une suite de ses analyses sur l’impôt négatif et diverses formes de revenus conditionnels, et une forme très amoindrie du revenu social garanti prôné par les écologistes français depuis une dizaine d’années. » C’était la loi du 1er décembre 1988, et le RMI relevait plutôt de ce que Stoléru avait qualifié de « premier schéma, trop simpliste », de l’impôt négatif (1977). Il faut rappeler que certains écologistes avaient rejoint Michel Rocard sous la présidence Mitterrand, ce qui a pu contribuer à l’évolution. (Le Parlement italien adoptera le 9 mars 2017 une formule proche du RMI : le REI, revenu d’inclusion, d’un montant de 480 € mensuels.)

S’agissant d’un « revenu social minimum », les écologistes n’ont pas renoncé à cette idée de 1977 à 1988 (orientations des Verts pour l’élection présidentielle), et elle se retrouvera avec le « revenu d’existence » de Yannick Jadot en 2017. Est-ce la même chose ? Le programme politique des Verts en 2002 parlait de « changer le travail », de « déconnecter en partie le revenu du travail, dans le sens d’un revenu garanti », en additionnant les formules : « revenu général de base », « revenu garanti », « revenu de citoyenneté », « vrai revenu garanti (revenu garanti en échange d’une activité socialement utile) » : on pense au « service social » de Duboin. Et la conclusion n’est pas sans faire penser à la grande conférence de Hamon : « La création (… ) d’un vrai revenu garanti (…) pose de très importantes questions sur l’organisation de notre société. Elle devrait faire l’objet d’un grand débat national impliquant les syndicats, les associations et tous les citoyens. » Dix ans après, en 2012, le « programme d’actions pour les temps qui viennent » n’évoque plus de « service social », et va loin dans l’inconditionnalité, dans l’universalité… ainsi que dans le coût, avec pour seules notes de prudence l’expression « à terme », et la revendication d’une « expérimentation systématique par l’Etat en lien avec des collectivités territoriales volontaires » (en vue d’un débat ?) : le projet est celui de « l’instauration d’un revenu universel inconditionnel individuel consistant à garantir à chaque citoyen-n-e un revenu décent à hauteur de 80 % du SMIC ». Dans le monde de l’écologisme il y a des désaccords, certains sont contre comme le journal La Décroissance, et le compagnon de route que fut André Gorz/Michel Bosquet avait peiné à concevoir un revenu garanti… garanti de gauche. Un refus et une hésitation à rapprocher des réticences de l’extrême gauche à l’égard d’une vision assimilée au libéralisme (Parti de gauche, Nouveau parti anticapitaliste). Critique plus fine, le revenu universel sera défini par Jean-Luc Mélenchon comme une « idée brillante » au départ, et « à l’arrivée 50 000 façons d’être appliquée » (débat télévisé du 20 mars 2017, TF1/LCI). Il est vrai que les candidats du libéralisme à l’élection présidentielle française de 2017 n’avaient pas semblé enthousiasmés ; ce qu’avait promis Emmanuel Macron dans un programme aussi dispendieux (sinon plus) que celui de Benoît Hamon n’est pas du même ordre : une assurance-chômage généralisée, ou universelle selon le mot de Gaspard Koenig la dénigrant comme plus aliénante pour le travailleur, qu’elle pourrait selon lui empêcher de « s’affranchir de la bureaucratie et du contrôle d’Etat » (Les Echos, 1er mars 2017).

Baptiste Mylondo, dans son étude de 2010 déjà citée, évoquait un choix de « revenu minimum inconditionnel » du député Vert Yves Cochet « depuis quelques années », sans rechercher d’autres versions pour le même parlementaire (en mars 1986 avec Alain Lipietz, un revenu complémentaire pour les chômeurs dans le cas de travaux d’intérêt public) ; et il se contentait de signaler la présence d’un « revenu inconditionnel d’existence » de 817 € par adulte dans le programme d’Europe Ecologie- Les Verts « lors des dernières élections européennes » (2009). Le soutien écologiste à l’idée d’un revenu garanti ne s’est pas démenti depuis 1977, même si sa définition, son montant et ses modalités d’attribution ont pu évoluer ; dans la primaire pour l’élection présidentielle de 2017, le montant différait selon les candidats : 524 € mensuels pour Yannick Jadot, entre 800 € et 1000 € pour Michèle Rivasi, mais il s’agirait dans le premier cas d’un revenu de complément, et dans le deuxième d’un revenu de substitution. Dans le programme du vainqueur, il s’agira d’un revenu universel de base « dès la naissance », cumulable avec d’autres revenus y compris salariaux.

Des journalistes ont imaginé que cette idée était peu « classique » dans un programme écologiste, et « dans la lignée du socialiste Benoît Hamon ». Sur son site revenudebase.info, le Mouvement français pour un revenu de base souligne l’ancienneté de l’inscription d’un tel revenu dans le programme écologiste, mais ne la fait pas remonter au-delà des élections européennes de 2009 et de l’élection présidentielle de 2007. (Le MFRB est de création assez récente, en mars 2013, à l’occasion de l’initiative citoyenne européenne pour le revenu de base.) La date de 2007 est aussi retenue dans l’article sur le sujet d’un Dictionnaire de la pensée écologique (2015), article dont l’auteur ignore tout de la façon dont ces idées sont venues aux écologistes. (Ce dictionnaire des Puf dirigé par Bourg et Papaux abonde d’ailleurs en approximations, erreurs et oublis dans un champ mal défini.)

A propos des autres partis politiques, il n’y avait pas plus de recherche historique chez Mylondo, et seuls le Parti chrétien démocrate avec un faible « dividende universel » de 300 €, et le parti Alternatives Libérales avec un « revenu d’existence » de 500 € par adulte et 100 € par mineur, étaient cités.

L’évolution des partis politiques français a été nette sur le sujet, certes avec beaucoup de retard par rapport aux écologistes, aux Verts, évolution en faveur d’un revenu minimum avec quelques différences de conditions, constatée au moment de la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 1988, de la droite jusqu’à l’extrême gauche (mais sans l’extrême droite). Une proposition de loi du PS avait été déposée à ce sujet, en décembre 1987, et dès 1985-1986 diverses expériences locales avaient été lancées (Allan Michaud, 1989, 2010).

C’est dire que l’idée d’un revenu minimum, et même au-delà, avait bien progressé quand Benoît Hamon annonça pour sa campagne de 2017 un principe d’inconditionnalité, d’universalité pour un tel revenu (principe absent du programme du PS). Le concert de réactions de stupéfaction qui s’ensuivit aurait pu faire penser que l’idée était neuve, véritable coup de tonnerre dans un ciel électoral serein : il n’en était rien, et curieusement une telle réaction était disproportionnée car depuis 2011, le débat sur la question était allé s’amplifiant, à force d’articles, de discussions, d’amendements parlementaires (Delphine Batho pour le PS, Frédéric Lefebvre pour l’UMP, en janvier 2016), et même de référendum local en Suisse en juin 2016 (avec 77 % d’opposition), d’expériences diverses en France et à l’étranger (1000 € mensuel pour 2000 personnes pendant deux ans en Finlande à compter de janvier 2017). L’idée, désormais à la mode ou presque dans la classe politique, suscitait d’ailleurs des informations plus ou moins approximatives, comme de faire prendre pour premier revenu universel la distribution de céréales aux citoyens romains de l’Antiquité, ou comme de faire penser que le revenu universel est généralisé aux Etats-Unis.

QUEL REVENU ENVISAGER ?

Le revenu envisagé aura eu toutes sortes d’appellations (dans un ordre aléatoire) : impôt négatif, salaire social, dividende national, plancher de revenu, revenu minimum garanti, crédit social, revenu complémentaire, complément salarial, revenu de substitution, revenu d’existence, revenu social garanti, revenu de base, revenu social minimum, allocation universelle, revenu universel… Il aura intéressé, de Friedman à Galbraith en passant par Tobin, et bien d’autres. Il n’est pas question de répertorier tous les noms de penseurs passés ou présents, ni toutes les caractéristiques possibles ni les expérimentations menées, locales ou nationales, passées, en cours ou en projet : il suffira ici de mentionner que le thème est bien documenté dans sa totalité, et que les textes ne manquent pas pour qui voudrait étudier sérieusement la question. Les diverses formules peuvent être ramenées à plusieurs types de politiques, et la lutte contre la pauvreté a été et est toujours un axe essentiel, qui allait de pair chez Thomas More en 1516, avec la lutte contre la criminalité : un programme risquant d’être plutôt conservateur, avec une protection, une assistance sociale, si possible à moindre coût ; c’est une autre formule qui renvoie à une société qui ne soit plus basée sur un travail salarié obligé : avec une dissociation entre le travail et le revenu ; c’en est une troisième de lutter contre la fin du travail du fait de la concurrence des machines.

Les quelques réflexions de Benoît Hamon (à vrai dire un peu vagues) ne sont pas sans faire penser à une sorte de rapprochement de ces trois options. Il n’est pas étonnant qu’un « futur désirable » prenne plusieurs aspects, et on pourrait même envisager que l’universalité dans une version partiellement ou entièrement libérale, si elle supprimait toutes les aides sociales antérieures, pourrait faire de même avec les emplois des fonctionnaires chargés de les répartir : ce qui pourrait permettre d’atteindre et peut-être même de dépasser, l’objectif d’économies budgétaires passant par la suppression de centaine de milliers d’emplois du candidat de la droite. Ce qui serait à mettre en rapport avec la « menace » d’un coût supplémentaire supposé de trois voire quatre cents milliards d’euros annuels de revenu universel alloué à tous, riches comme pauvres. Une telle somme est atteinte par une simple multiplication, celle d’un nombre d’individus par le montant mensuel de 600 € du projet Hamon. Ce calcul simpliste ne tient aucun compte des économies que l’on peut escompter du côté des emplois supprimés dans les services sociaux, ni des rentrées d’argent que l’on peut attendre de l’augmentation mécanique des impôts sur le revenu des classes moyennes et supérieures. Le dispositif est d’ailleurs susceptible d’améliorations, et le projet de Gaspard Koenig limitant l’attribution du revenu aux gens gagnant moins de 2000 €, ne remettant pas en cause les allocations de chômage ni les retraites ni les aides au logement, projet qualifié de « système modeste et réaliste », serait à en croire son auteur d’un coût annuel de 100 milliards d’euros. Il ne s’agirait toutefois plus de revenu universel inconditionnel. Les thuriféraires de celui-ci semblent hésiter à franchir le pas, hésiter entre conditionnel et inconditionnel ; et l’économiste chargée du projet dans l’équipe de Benoît Hamon, Julia Cagé, de préciser : « Cela n’aurait pas de sens de donner à Liliane Bettencourt 600 € pour (les) lui reprendre de l’autre main par une hausse d’impôts » (Les Echos, 7 mars 2017). Curieuse remarque (même si l’atmosphère d’une période électorale peut l’expliquer) : tout au contraire, c’est ce qui donnerait tout son sens à la philosophie du revenu universel attribuable de façon inconditionnelle à tout être humain.

C’est dire qu’il y aura encore matière à bien des réflexions, bien des projets, bien des débats, bien des expériences, avant d’arriver à la définition et encore plus à l’application d’un revenu universel ou non, conditionnel ou non, mais satisfaisant d’un point de vue à la fois budgétaire et humain. Encore faudrait-il ne pas oublier toutes les connaissances, toutes les conclusions de tous les travaux, théoriques et pratiques, que l’humanité a voulu consacrer à cette question.

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D. A. M.

(26/02/2017
et 28/03/2017)

Bibliographie

ALLAN MICHAUD (Dominique), L’Avenir de la société alternative (Les idées 1968-1990…), Paris, L’Harmattan, 1989 ; e-book, 2010.
LAMBERT (Jean-Paul), Le Socialisme distributiste (Jacques Duboin, 1878-1976, présentation et choix de textes) ; Le Distributisme éthique et politique (La grande relève de la machine par les hommes) ; Ecologie et distributisme (La planète des usagers), Paris, L’Harmattan, mars, octobre et novembre 1998.
MYLONDO (Baptiste), Un Revenu pour tous ! (Précis d’utopie réaliste), Paris, Utopia, 2010. (A noter une intéressante bibliographie, malgré l’absence des ouvrages de Duboin, Lambert et Stoléru.)
STOLERU (Lionel), Vaincre La Pauvreté dans les pays riches, Paris, Flammarion, 1974 ; collection Champs Flammarion, 2ème trimestre 1977. (Le copyright est de 1977, sans aucune référence du livre à une première impression en 1974.)

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2 réponses à “Le revenu universel dans la présidentielle de 2017 : une vieille histoire, de Duboin à Hamon en passant par les Verts

  1. willy gianinazzi 7 mars 2017 à 08:49

    Ce rappel des antécédents historiques de l’idée du « revenu universel » défendue aujourd’hui par Hamon montre bien que le débat n’est pas nouveau et qu’il a même une longue histoire, mais l’exposé a un gros défaut parce qu’il confond les propositions qui allaient dans le sens d’un revenu minimum assuré aux chômeurs et aux pauvres, comparables au RMI et au RSA, avec l’idée d’un revenu inconditionnel pour tous qui seule caractérise le principe du « revenu universel ». Dans cette optique, il est faux de dire que Les Verts français (contrairement aux Grünen) ont été favorables au « revenu universel » avant la fin du XXe siècle. Détail : la première édition du livre de Lionel Stoléru date bien de 1974.

    • Dominique Allan-Michaud 29 mars 2017 à 14:59

      Merci de votre intérêt. Toutefois vous avez dû lire un peu rapidement l’article. Celui-ci ne saurait comme vous le dites avoir le « gros défaut » de confondre « revenu minimum » (conditionnel) et « revenu universel » (inconditionnel). C’est tout le contraire : loin de les confondre, il les distingue. Et ce, en insistant sur le fait que certains militants ou organisations ont pu successivement tendre vers l’un et vers l’autre, comme les écologistes depuis 1977. Vous poursuivez : « Dans cette optique, il est faux de dire que les Verts français (…) ont été favorables au « revenu universel » avant la fin du 20ème siècle. » Ce serait faux en effet… mais l’article dit précisément le contraire. Le projet de Benoît Hamon a oscillé (mais dans l’autre sens) entre les deux types de revenu garanti : c’était déjà le cas lors de la rédaction de l’article, le 26 février 2017 ; dans une version actualisée du 28 mars 2017, nous montrons comment ce programme s’est développé dans le sens d’un revenu garanti conditionnel.
      Le livre de Stoléru, enfin, a fait l’objet d’une édition apparemment définitive en 1977, avec mention de cette date pour le copyright, sans aucune allusion à une précédente impression, dont on peut trouver des références avec la date du 1er octobre 1974. (A signaler dans la bibliographie de 1977, un renvoi à l’article de Stoléru dans la « Revue Economique » d’octobre 1974, « Coût et efficacité de l’impôt négatif », un élément important du livre.)
      Dominique Allan-Michaud

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